Embargo Allemand sur la vente d’armes en Arabie Saoudite : comment l’Allemagne se positionne sur un échiquier multiple

Embargo Allemand sur la vente d’armes en Arabie Saoudite : comment l’Allemagne se positionne sur un échiquier multiple

 

La guerre civile yémenite met aux prises principalement les rebelles chiites houthis et les forces fidèles à l’ex-président Ali Abdallah Saleh au gouvernement d’Abdrabbo Mansour Hadi, élu en 2012 à la suite de la révolution yéménite et du départ du pouvoir de Saleh. Originellement circonscrite à l’intérieur du pays au début du conflit en 2014, ce conflit armé  a pris  rapidement une dimension internationale dans cette région hautement stratégique.

L’Arabie saoudite forme alors une coalition de pays à musulman en 2015 pour soutenir le gouvernement yéménite dans sa lutte contre les rebelles chiites Huthi parrainés par l’Iran, déclenchant ainsi la plus grande crise dans ce pays pauvre de la péninsule arabique, ainsi qu’une crise humanitaire majeure dans la région. Ce faisant, l’Arabie Saoudite est devenue en 2017 le premier importateur d’armes au monde[1], devant l’Inde dont les commandes ont stagné entre 2014 et 2017. Ses fournisseurs sont dans l’ordre d’importance des volumes de transactions : les États-Unis, le Royaume Uni, la France, l’Italie puis l’Allemagne[2].

A la suite de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le gouvernement Merkel a accepté de mettre en place un embargo sur les ventes d’armes depuis l’Allemagne et l’a étendu aux partenaires européens recourant à des composants allemands. Ces décisions correspondent aussi aux condition posées par le SPD et les Verts pour rester dans la coalition gouvernementale.

 

Le rapport de force intraeuropéen sur les marchés d’armement

La France devance l’Allemagne sur les exportations d’armes pendant le quinquennat 2013-2017. Le segment industriel ne connait pas la crise : les ventes d’armes dans le monde ont augmenté de 10% sur la période 2013-2017, comparé à 2008-2012. La France a réussi à détrôner l’Allemagne dans le classement des principaux exportateurs, portant sa part de marché de 5,8 à 6,7%, dont les ventes ont chuté de 14% sur le même créneau, la laissant en dernière place du podium. Avec une année 2018 s’achevant en hausse, culminant à 8,4 milliards d’euros (+1,4% par rapport à 2017) – contribuant ainsi à hauteur de 6,4 milliards d’euros au solde commercial de la France en 2018 et aux 62 740 emplois salariés concomitant – l’exportation de matériel de guerre représente une part importante de la balance commerciale de la France.

Dans un contexte de développement conjoint de la prochaine génération de chars d’assaut MGCS (Main Ground Combat System), l’Allemagne, le Royaume Unis et la France sont des adversaires industriels autant que des coopétiteurs sur un segment hautement stratégique. À l’inverse et malgré une forte augmentation de la demande au Moyen Orient et en Afrique, Les exportations d’armes allemandes sont en baisse. Les 6,85 milliards d’euros estimés en 2016 représentent une diminution significative par rapport aux 7,86 milliards d’euros record de 2015, et les chiffres officiels des autorisations d’exportation pour le premier quart de 2017 (2,42 milliards d’euros) sont également nettement inférieurs à ceux de la même période en 2016 (3,3 milliards d’euros).

 

Les incidences des traités sur les exportations d’armes dans des conflits du type Yémen

Les exportations d’armes développées conjointement par la France et l’Allemagne sont normalement régies par l’accord Debré-Schmidt, signé en 1971 par les ministres de la défense de l’époque, Michel Debré et Helmut Schmidt, et qui prévoit que chaque pays autorise l’autre à exporter les armes développées en commun. Or l’Allemagne refuse actuellement la licence d’exportation des armes françaises et britanniques comportant des composants allemandes en recourant à l’arme légale : le traité sur le commerce des armes de Décembre 2014, qui statue sur la légitimité d’un pays à vendre des armes en assurant que les armes vendues ne seront pas utilisé dans des crises allant à l’encontre des droits de l’homme et du règlement UE 2015/878 spécifique aux mesures restrictives suite au rapport présentant la situation au Yémen. Paradoxalement, ce dernier précise que le cadre de la limitation du règlement UE 2014/1352 s’étend jusqu’à la fourniture de tout support matériel et financier et vient à la suite de la résolution 2140 dans lequel le Conseil reconnaissait avoir connaissance de l’enrôlement d’enfants soldats dans les deux camps.

Les champions industriels français sont durement touchés, quand les fournisseurs allemands délocalisent. La situation financière de nombreuses entreprises européennes d’armement est soumise au diktat de leur composant allemand. Le vendeur de missiles MBDA, le fabricant de véhicules blindés Arquus (ex Renault Truck Defense), Nexter, fabricant du char d’assaut Leclerc MBT et plus récemment Airbus, voient leur résultat financier directement impacté par l’embargo imposé par l’Allemagne à l’encontre de l’Arabie Saoudite. Fin Avril 2019, l’avionneur à communiquer les résultats de l’addition : 190 millions d’euros en négatif sur son EBIT. À l’inverse, l’entreprise allemande Rheinmetall tire son épingle du jeu en délocalisant une partie de la production en Afrique du Sud et en créant une joint-venture avec une entreprise saoudienne. Au total et d’après les médias allemands, 122 licences d’exportation d’équipements militaires d’une valeur de 1,1 milliard d’euros ont été délivrées pour les huit pays de l’alliance.

 

Les polémiques franco-allemandes

Ainsi l’Allemagne dame le pion à la France en l’acculant sur son propre discours : il serait inconcevable que la « patrie des droits de l’Homme » exprime quelques critiques sur le message officiel du gouvernement allemand, quand le faisceau de preuve des pertes civiles, dont notamment un rapport de la DRM[1], se cristallise et dépeint les scènes d’une crise humanitaire sans précédent. Le Danemark et la Finlande sont devenus récemment les derniers pays à suspendre toute nouvelle vente d’armes à l’Arabie saoudite. Le ministère danois des Affaires étrangères a déclaré qu’il gelait tout nouvel accord en argumentant sur les dommages causés aux civils et les questions non résolues sur le meurtre du journaliste, tandis que le ministère finlandais des Affaires étrangères ne mentionnait que le Yémen. La Finlande a également interdit les nouvelles ventes d’armes aux Émirats arabes unis, qui font partie de la coalition saoudienne dans le conflit. Mais alors, pourquoi cet embargo se limite-t-il à l’Arabie Saoudite et ne concerne pas, par exemple, les Emirats Arabes Unis ?

 

La question de l’« Europe de la Défense » et de la défense de l’Europe sont au centre de l’échiquier européen. La coopération entre l’Allemagne et les pays européens (essentiellement la France et l’Espagne à l’heure actuelle) dans le cadre de projet de développement de matériel militaire tel que le SCAF (sur lequel la France prendra l’initiative) remplaçant l’Eurofighter et le Rafale ou le futur char de combat – MGCS : Main Ground Combat System – (mené par l’Allemagne) qui doit remplacer les chars Leclerc et Léopard pourrait expliquer ce double discours. Sur la ligne de départ : Arquus (ex-Renault Truck Defense), l’entreprise KNDS (issu de la fusion entre Nexter, entreprise française, et KMW, basée outre Rhin) mais aussi – et sans surprise… Rheinmetall. Et l’enjeu est de taille : le MGCS est le seul « programme d’envergure pour l’industrie de l’armement terrestre garantissant le financement et le développement de nouvelles technologies de rupture ». Pas étonnant alors de voir Rheinmetall déclencher les négociations pour racheter son principal concurrrent : KMW et avec lui KNDS.

En janvier, la chancelière allemande Angela Merkel avait estimé au côté d’Emmanuel Macron à Aix-La-Chapelle, que la définition d’une doctrine commune était nécessaire mais supposait une évolution de la culture française en la matière. Il semble toutefois peu probable que le lancement de tels chantier se fasse selon l’agenda validé par les deux parties, car une politique d’exportation commune sera une précondition avant son lancement. À travers cette prise de position du gouvernement Allemand, c’est aussi l’image de la France comme partenaire industriel fiable qui est remise en cause : comme avec l’affaire des Mistrals, la France a le plus grand mal à s’imposer sur la scène européenne. En contournant son propre embargo via ses filiales à l’extérieure de l’UE et en maîtrisant les licences d’exportation, l’Allemagne impacte ses compétiteurs directs et s’assure que les armes livrées diffuseront l’image de marque de l’industrie allemande ainsi que le monopole du know-how, formation, approvisionnement en munitions et pièces de rechange dans la région.

 

Maxime Ghiduci

 

[1] Rapport de 15 pages que des officiers de la Direction du renseignement militaire, la DRM, ont rédigé le 25 septembre 2018. Intitulés « Yémen – situation sécuritaire », ces documents confidentiels ont été transmis à Emmanuel Macron et Florence Parly. Ce rapport aurait fuité et a été diffusé par le site web disclose.

 

 

[1] Cf. Annexe 1

[2] Cf. Annexe 2

 

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