Cash Investigation contre Limagrain : déstabilisation informationnelle sur fond de guerre économique

Cash Investigation contre Limagrain : déstabilisation informationnelle sur fond de guerre économique

 

 

Mardi 18 juin 2019, France 2 diffusait un nouveau numéro de l’émission Cash Investigation, intitulé « Multinationales : hold-up sur nos fruits et légumes ». Le magazine d’enquête et d’information débute par une scène humoristique : Elise Lucet court après un homme déguisé en tomate afin de l’interviewer. Dès le lancement, la présentatrice l’affirme : « nos fruits et légumes ont perdu une bonne partie de leurs nutriments, vitamines et minéraux ». L’émission ouvre sur une comparaison des nutriments présents dans notre alimentation entre 1950 et aujourd’hui. Elle se poursuit par des reportages sur la perte de qualité gustative des fruits et légumes, la standardisation des semences, le travail des enfants en Inde (pays producteur de semences) ainsi que la faible rémunération des salariés – en particulier des femmes, et la vente de semences non inscrites au catalogue officiel.

Cash Investigation prend l’exemple de la tomate. Pendant deux heures, le magazine remonte le temps : de sa consommation, sa culture, à la production de semences.« Une poignée de multinationales s’est accaparée le marché des semences », déclare Elise Lucet. La présentatrice parle de « privatisation du vivant ». Les mots sont forts. Les images aussi, en particulier pour le groupe français Limagrain, mis en cause pendant toute la durée de l’émission. Dès la 4ème minute, un plan montre les silos de Limagrain situés dans la plaine de la Limagne en Auvergne.

Au fil de ses différents sujets, le magazine d’investigation confronte ses chiffres, ses images et ses informations à Jean-Christophe Gouache, directeur des affaires internationales de Limagrain, lors d’une interview. Celui-ci « s’inscrit en faux » sur plusieurs sujets. L’émission pourrait faire office d’attaquant, en utilisant un ton offensif et en mettant en avant les objections du semencier. Mais la déstabilisation informationnelle est en réalité indirecte.

Comme on l’apprend dans Cash Investigation, les semences de Limagrain sont fabriquées dans 22 pays, dont Israël, la Thaïlande, l’Espagne, le Chili, l’Inde, etc. Les journalistes choisissent de se rendre en Inde. La voix-off précise : « Ce qui nous a décidés à prendre l’avion, c’est ce rapport avec une fillette en couverture « Soiled Seeds », semences sales, commandé par une ONG néerlandaise ». Ce rapport de 2015 de l’ONG ICN cite de nombreuses fois Limagrain ainsi que sa filiale HM Clause et sa marque Advanta. C’est ce rapport qui est utilisé par les journalistes, et non celui de 2018, plus avantageux pour le semencier.Sur place, l’équipe de tournage est accompagnée « par un des enquêteurs de l’ONG ». Sur les images, on peut voir que le véhicule passe devant plusieurs champs où l’on voit des femmes et des enfants travailler. Il roule à proximité d’un terrain d’un semencier néerlandais mais poursuit sa route et s’arrête sur celui d’HM Clause, filiale du groupe français.

 

Limagrain, acteur mondial

Limagrain est une coopérative agricole fondée en 1965 par des agriculteurs, dont le siège social est situé à Saint-Beauzire, dans le Puy-de-Dôme. Dès ses débuts, l’entreprise se lance dans la recherche et la fabrication d’hybrides. En 1970, Limagrain enregistre son premier hybride de maïs, le LG11, et devient leader européen de maïs précoces. En 2012, Limagrain installe à Chappes, le plus grand centre de recherche européen dédié aux semences des grandes cultures.

Avec l’acquisition de Vilmorin en 1975, puis l’introduction en bourse de Vilmorin & Cie en 1993, Limagrain est devenu n°2 mondial des semences potagères professionnelles et n°1 européen des semences grand public. En 1995, Limagrain acquiert le groupe Jacquet, puis Brossard en 2011. Jacquet Brossard est aujourd’hui le 1er boulanger-pâtissier industriel français. En 2018, Pascal Viguier, agriculteur, est élu président de Limagrain, succédant à Jean-Yves Foucault.n Le groupe crée, produit et commercialise des semences de grandes cultures (qui représentent plus de 50 % de son chiffre d’affaires), des semences potagères et des produits céréaliers. Limagrain s’adresse aux agriculteurs, industriels et consommateurs. Aujourd’hui, Limagrain est présent dans 56 pays et compte plus de 10 000 collaborateurs. Le groupe réalise 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Limagrain est le 4ème semencier mondial. Ses concurrents sont l’américain Dow-DuPont, les allemands Bayer-Monsanto et BASF, et le suisse Syngenta.

 

ICN, une ONG néerlandaise

L’Indian Committee of the Netherlands est une organisation non gouvernementale, fondée en 1976 en réponse à l’état d’urgence déclaré par le Premier ministre Indira Gandhi en Inde en juin 1975, mais officiellement créée en 1981 à Utrecht, aux Pays-Bas. L’ONG lutte contre le travail des enfants et pour leur droit à l’éducation, ainsi que contre la discrimination au travail liée aux castes. ICN est membre de Stop Child Labour, une association néerlandaise, située à La Haye, qui regroupe plusieurs ONG et syndicats, tous basés aux Pays-Bas. Stop Child Labour travaille notamment en Asie, Afrique et Amérique latine, dans les domaines du textile, du café, de l’or et des pierres précieuses, et des semences. De 1980-1995, l’objectif de l’ONG ICN était de permettre au gouvernement néerlandais d’aider l’Inde sur différents sujets comme le droit des femmes, les questions environnementales, etc. Au milieu des années 90, ICN s’est focalisée sur les droits de l’homme et en particulier des enfants et des Dalits. Et s’est penchée sur le rôle du commerce et des investissements. Aujourd’hui, ICN mène différentes campagnes de communication sur ces thématiques, dont le travail des enfants chez les semenciers.

En 2015, ICN a publié un rapport sur la rémunération des salariés en dessous des minimas, ainsi que le travail des enfants chez les semenciers en Inde. C’est ce document qui a été repris par Cash Investigation. En novembre 2018, ICN a publié un nouveau rapport « Remedies for Indian seed workers in sight ? ». Il s’agit du suivi des semenciers cités dans le document de 2015. ICN note une amélioration de la part des entreprises en matière de transparence. Ce dossier coécrit par ICN et SCL (Stop Child Labour – dont ICN est membre) nomme Limagrain et sa filiale HM Clause ainsi que d’autres groupes.L’ONG mentionne clairement que le document a été rendu possible « avec l’aide financière du ministère des affaires étrangères » néerlandais.Dans le communiqué de presse du rapport de 2018, ICN précise qu’elle mène des actions de recherche, lobbying et de plaidoyer auprès des politiques et des entreprises.  En décembre 2012, ICN avait déjà publié un rapport sur les inégalités de salaires chez les semenciers en Inde. On retrouve les mêmes thèmes que ceux déclinés en 2015 et 2018 : salaires en dessous des minimas, Dalits victimes de discrimination au travail, travail des femmes et des enfants. Enfin, un autre rapport équivalent avait aussi été rédigé en 2010. Il s’agit donc d’un thème récurrent. Il est facile d’imaginer que l’ONG publiera dans quelques années un nouvel état de lieux et se penchera encore sur Limagrain et ses filiales.

 

Les semences : un terrain de guerre économique ?

La France et les Pays-Bas sont des exportateurs majeurs de semences et de plants au niveau mondial. La France est le 1er pays producteur européen et 1er exportateur mondial de semences devant les Etats-Unis et les Pays-Bas.Cependant, les Pays-Bas affichent une volonté d’accroissement de puissance, une stratégie offensive de conquête de marché et une propagation de ses leviers d’influence. Le gouvernement néerlandais a publié en 2017 une brochure de 19 pages intitulée « Your partner in quality seed » et affiche dès la couverture sa position de leader : « Les Pays-Bas, n°1 dans les semences pour une alimentation et une nutrition de qualité ». Dans la préface, le pays se place au-dessus des autres et propose son aide : « Les Pays-Bas souhaitent partager leur expertise en matière de semences avec d’autres pays ».

Le document explique l’ensemble de la stratégie du pays et « l’approche unique des Pays-Bas en matière de collaboration étroite entre les entreprises, le gouvernement, les organismes de contrôle et les secteurs de l’éducation, créant un climat favorable à l’innovation et à la production ». Le pays crée ainsi tout un écosystème stratégique. Les Pays-Bas exercent une influence juridique et normative sur le secteur. Le pays est ainsi n°1 en matière de réglementation des semences, selon le rapport de la Banque mondiale « Enabling the Business of Agriculture » paru en 2017. Dans sa brochure, le gouvernement néerlandais poursuit : « Nous avons atteint d’excellents résultats dans les domaines réglementaires tels que les politiques, la disponibilité des droits d’obtention, la facilité avec laquelle de nouvelles variétés peuvent être enregistrées et diffusées, et l’efficacité des mesures de contrôle de la qualité des semences. (…) Le ministère de l’économie et le ministère des Affaires étrangères travaillent en étroite collaboration sur ce sujet. Nous jouons aussi un rôle de premier plan dans l’élaboration des traités internationaux sur les semences. »

Le gouvernement mentionne aussi son lien étroit avec l’université Wageningen et la création d’un cursus spécifique de haut niveau pour la filière des semences. Le pays soutient la recherche en matière de qualité nutritionnelle et gustative, ce qui n’est pas sans rappeler plusieurs reportages de l’émission de France 2. Toute une page du rapport réalisé par le gouvernement néerlandais est d’ailleurs consacrée aux tomates…Les Pays-Bas affirment aussi son souhait d’aider ses homologues d’Asie et d’Afrique à développer leur marché. On peut voir à travers cela sa volonté d’étendre ses zones d’influence mais la conquête de marchés. Enfin, la brochure cite Plantum, qui mène des actions de lobbying et d’influence, discute avec les partenaires, les groupements d’intérêt ainsi que les membres de gouvernement. Plantum prend ouvertement position dans les débats sociaux et politiques. Et s’intéresse à la biodiversité, à l’export, mais aussi aux conditions d’emploi.

Un rapport d’information du Sénat, daté de 1998, résume bien la stratégie des Pays-Bas en Inde : « On retrouve en Inde les orientations classiques des politiques d’aide des principaux pays donneurs. Les pays scandinaves et les Pays-Bas adoptent généralement une politique d’aide au développement non marchande dans les domaines sociaux et sanitaires, liée à des conditions de principe telles que la démocratie, les droits de l’Homme, le respect de l’environnement, l’égalité des sexes. Elle prend le plus souvent la forme de dons, couvrant à la fois de l’assistance technique liée ou confiée à des ONG, et le financement de la part locale des projets ». Malgré la position leader de la France, le gouvernement français ne semble pas aussi offensif que les Pays-Bas. Sur le site du Ministère de l’agriculture français, seules quelques pages web récentes sont consacrées au secteur des semences : un recueil d’articles et une page d’infographie.  Les professionnels français sont néanmoins épaulés par l’Union française des semenciers (UFS) et le Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants (GNIS). Précisons enfin que les négociations concernant la PAC se déroulent actuellement à Bruxelles.  Les Pays-Bas et l’Asie du Sud-Est partagent plusieurs siècles d’histoire et de coopération économique. On peut bien sûr citer les colonies et les comptoirs mais aussi les Compagnies néerlandaises des Indes occidentales et orientales.En 2004, selon le Conseil économique et social, les Pays-Bas occupent la 4ème place des investisseurs étrangers en Inde, là où la France ne se hisse qu’à la 8ème place.

 

Les réseaux sociaux, comme caisse de résonance

Retour à Cash Investigation. Pendant l’émission, les réseaux sociaux ont agi comme phénomène d’amplification contre Limagrain. Des internautes ont réagi négativement comme ici ou . Certains ont appelé au boycott. D’autres se sont insurgés contre les faibles qualités nutritives des fruits et légumes. Les commentaires ont tous été négatifs. Précisons aussi que l’émotionnel est très présent puisque le reportage fait état de travail des enfants, d’exploitation des salariés et notamment des femmes, mais aussi d’une baisse de la qualité des aliments. Aucun politique n’est intervenu sur le sujet pour prendre position. Les seules personnes à défendre Limagrain ont été les salariés de l’entreprise. Ironie du sort : quelques jours précédant l’émission, la filiale indienne de Limagrain, HM Clause, mise en cause dans le travail des enfants et la faible rémunération des salaires,  a tweeté plusieurs photos mettant en scène ses travailleurs… Cette image contrastant fortement avec les images montrées pendant l’émission. Aucun internaute n’a rebondi sur ce tweet. Si Twitter a agi comme caisse de résonnance, le réseau social a aussi été utilisé par Limagrain et Cash Investigation pendant et après l’émission pour maintenir leurs positions et continuer leur argumentation sur un autre terrain informationnel. Pendant l’émission, Limagrain a démenti une à une les informations présentées ou a apporté des précisions. De son côté, Cash Investigation a tweeté pendant la diffusion, en ajoutant des sources, des articles, des interviews complémentaires pour appuyer et défendre ses propos.

 

Justification et limite de la contre-attaque de Limagrain

Le lendemain de la diffusion, le mercredi 19 juin, Limagrain a contre-attaqué par un communiqué officiel de quatre pages démentant les propos diffusés dans l’émission. Limagrain a répondu point par point évoquant tour à tour le travail des enfants en Inde et l’engagement du groupe, la rémunération de ses salariés en Inde, la standardisation des semences et les semences non inscrites au catalogue officiel. Le semencier est ainsi entré dans une logique de justification : « Les images vues dans le reportage sont choquantes. Mais ce que l’on a vu, ce ne sont pas des sites Limagrain. » (…) « Les chiffres montrés dans le reportage de Cash Investigation sont émis par l’ONG ICN et concernent la situation générale en Inde. Concernant Limagrain, en 2018, cette même ONG a produit un rapport qui indique que pour les sous-traitants ayant travaillé pour Limagrain, seuls deux enfants ont été identifiés sur 700 fermes contrôlées (soit moins de 1 %) ». Limagrain a aussi expliqué avoir fourni des éléments aux journalistes qui n’ont « pas été repris au montage ».

Le communiqué de presse a été diffusé à très grande échelle. Très vite, Limagrain est intervenu dans la presse régionale, nationale, économique mais aussi spécialisée pour répondre aux accusations, à travers des articles. Le groupe a aussi financé la publication de publirédactionnels pour répondre à l’émission. Le groupe a poursuivi sa logique de justification, répondant aux critiques formulées dans le reportage. Le groupe a répondu par une interview de Jean-Christophe Gouache dans Usine Nouvelle. Le directeur des affaires internationales est ainsi revenu sur les différents thèmes auxquels il avait répondu pendant l’émission : semences hybrides et appauvrissement en vitamines, semences non répertoriées dans le catalogue français, semences dites boulangères… Dans une autre interview, c’est Pascal Viguier, président de Limagrain, qui est intervenu pour défendre l’entreprise. « Tous nos salariés en Inde perçoivent une rémunération égale ou supérieure aux minimas légaux partout où nous sommes implantés » (…) « Toutefois, nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure de contrôler que ces sous-traitants versent effectivement ces niveaux de rémunération à leurs salariés ». Limagrain affirme travailler en collaboration avec l’ONG ICN pour lutter contre ces inégalités. Pascal Viguier a aussi évoqué le rapport de l’ONG datant de 2018, plus positif pour Limagrain.

Dans un article paru dans La Tribune, Limagrain dans l’œil de Cash Investigation, Limagrain poursuit : « les exemples de tomates montré par Cash Investigation ne sont pas représentatifs (…) Ces variétés correspondent à la demande de zones du monde notamment tropicales pour leurs consommations domestiques où la conservation est un problème majeur ». Enfin, le groupe a attaqué les journalistes sur un autre sujet en leur reprochant de « méconnaître le fonctionnement d’une coopérative ». Si aucun politique n’est intervenu sur le sujet, le GNIS a publié un communiqué pour défendre la filière : « Cash Investigation – Face aux idées reçues, les réponses sur le GNIS et la filière semences » Un article d’Atlantico a également mis en relief l’émission : « Cash Investigation : pourquoi le traitement des semences par les multinationales est nettement plus complexe que le tableau dressé par l’émission de France 2 ». De son côté, l’entreprise Syngenta, brièvement citée dans l’émission, a répondu par voie de communiqué de presse, démentant les informations la concernant.

Face aux nombreuses interviews de Limagrain dans les médias, Cash Investigation a répondu aux attaques du semencier sur Twitter, en apportant de nouveaux éléments, réaffirmant ses informations diffusées dans l’émission.  Si l’ONG ICN réalise régulièrement des dossiers sur les conditions de travail des salariés et le travail des enfants chez les semenciers, les semences sont à elles seules un sujet récurrent dans les médias, comme le montre ce document de l’INA « Semences, les graines de la discorde ». De même, le terme « privatisation du vivant » n’est pas récent non plus. On peut donc imaginer que le sujet des semences reviendra prochainement sur nos écrans.

Cette déstabilisation informationnelle indirecte par des documents et rapports d’une ONG lève le voile sur la stratégie de conquête de marché et de guerre économique menée par les Pays-Bas dans le domaine des semences. Il sera intéressant d’observer l’évolution du classement du pays dans ce secteur et des semenciers néerlandais dans les prochaines années.

 

Caroline Rabourdin