Attaques informationnelles en série autour de la nouvelle bioraffinerie de Total

Attaques informationnelles en série autour de la nouvelle bioraffinerie de Total

 

Total a démarré le 2 juillet dernier la bioraffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône), l’une des plus grandes d’Europe au grand dam des associations de défense de l’environnement et des agriculteurs qui s’opposent depuis des années à cette installation. En cause notamment son approvisionnement en huile de palme pour produire des biocarburants et les ravages croissants de la déforestation dans le monde.

C’est en 2015 que le groupe pétrolier français a lancé au bord de l’étang de Berre, près de Marseille, le projet de transformation de sa raffinerie de La Mède, alors déficitaire. Avec un investissement de 275 millions d’euros, ce site a été reconverti pour accueillir un dépôt pétrolier, une ferme solaire, un centre de formation et une bioraffinerie. Cette infrastructure, mise en service avec près d’un an de retard, dispose d’une capacité de production annuelle de 500 000 tonnes de biocarburants – du « biodiesel » et du « biojet » pour l’aviation. Le carburant qui y sera produit, dit de « première génération », issu d’huiles végétales brutes et de graisses animales, est censé faire baisser les émissions de gaz à effet de serre. Ce « fioul propre » est d’ailleurs déjà dans les réservoirs des voitures. L’éthanol est incorporé à l’essence, et le biodiesel, au diesel. « A la pompe, tous les carburants distribués en France contiennent une partie de biocarburants » rappelle l’Institut français du pétrole, un organisme public de recherche dans les domaines de l’énergie et des transports.

 

Une contestation orchestrée par les ONG

Les associations environnementales ne sont pas de cet avis et contestent devant la justice administrative l’autorisation d’exploitation accordée par le préfet (NDLR l’audience est attendue début 2020), accusent ce projet de contribuer à la déforestation en Asie du sud-est. Total indique pourtant s’être « engagé à traiter chaque année au maximum 300 000 tonnes d’huile de palme, soit moins de 50% du volume des matières premières nécessaires« . Tout l’arsenal judiciaire est mis à contribution.

Les carburants seront produits « pour 60-70% à partir d’huiles végétales durables (colza, palme, tournesol, etc.) » et « pour 30-40% à partir de retraitement de déchets (graisses animales, huiles de cuisson, etc.) ». Or « Lorsqu’ils sont produits à partir de matières premières durables, comme c’est le cas à La Mède, les biocarburants émettent plus de 50% de CO2 en moins que les carburants fossiles« , indique le groupe Total dans un communiqué. Tout en précisant que la certification de son huile de palme serait complétée par un dispositif spécial de contrôle de la durabilité et du respect des droits de l’Homme (limitation du nombre de fournisseurs, audits par des tiers…).

Mais en épluchant l’enquête publique, les associations découvrent que le projet risque de faire bondir de 64 % les importations françaises d’huile de palme, et ce, a contrario des engagements du gouvernement. Rebondissement en décembre 2018, au grand dam de Total, les députés ont supprimé, d’ici à 2020, l’avantage fiscal dont bénéficiaient les biocarburants à base d’huile de palme. Selon Total, cette décision menacerait directement le business modèle de la bioraffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône). La contestation de l’utilisation de l’huile de palme pour produire des biocarburants « relève de la guerre de religion […] C’est comme le gaz de schiste », estime Patrick Pouyanné, qui assure que seulement 1 % de l’huile de palme mondiale sert aux biocarburants, contre 80 % à un usage alimentaire et 19 % pour la cosmétique.

 

Huile de palme contre colza ?

De son côté, le monde agricole s’est mobilisé pour protester contre l’importation de plus en plus croissante de l’huile de palme asiatique dans l’essence en France au détriment notamment du colza. Là encore, Total répond par voie de communiqué qu’il s’est engagé à employer « au minimum 50 000 tonnes de colza français afin d’assurer un débouché supplémentaire à l’agriculture français ».  L’enjeu ici est de limiter la part de l’huile de palme brute importée à 50 % des approvisionnements de la bioraffinerie. Soit un maximum de 300 000 T/an, le reste incluant d’autres huiles végétales, dont 50 000 T de « colza français », et des huiles usagées. Le groupe assure également avoir «sélectionné des fournisseurs responsables » et adhérents à un label de certification «durable». Les ONG, en particulier Greenpeace et les Amis de la Terre, demandent eux aussi plus de transparence sur la traçabilité et l’origine de la palme en dénonçant l’inefficacité de certaines certifications.

Réponse de Total, par la voix de Jean-Emmanuel Saulnier, son directeur de la communication, via Twitter : «C’est faux @Total s’est engagé à traiter a maximum 300 000 T/an d’huile de palme. Elle sera issue de filières durables et certifiées par l’UE. Et si la France ne produit pas ce type de biocarburant, elle continuera quoi qu’il en soit à en importer…logique ? » !

 

L’Europe en première ligne face à l’utilisation de l’huile de palme dans les biocarburants

En janvier dernier, le Parlement européen a envoyé un signal fort contre les biocarburants à base d’huile de palme en votant à une large majorité leur suppression «après 2020». Une décision qui empêche les biocarburants à base d’huile de palme d’être considérés comme énergies renouvelables par l’UE et donc d’être utilisés par les Etats membres pour atteindre les objectifs européens. Dans un communiqué, le ministère de la Transition écologique s’est engagé à encadrer l’utilisation de l’huile de palme dans la raffinerie de Mède et d’introduire «25 % de matières premières issues du recyclage des huiles usagées dites de seconde génération». Ces biocarburants sont l’une des alternatives connues pour sortir de la dépendance à l’huile de palme. Le but affiché par le gouvernement consiste aussi à stimuler la demande pour le « biokérosène » qui reste balbutiante tout en aidant à structurer une filière de production pérenne en France.

 

Les enjeux de la déforestation

Si les incendies et la déforestation notamment ne sont pas inédits en termes d’ampleur, ils suscitent un émoi et une mobilisation mondiale sans précédent comme les incendies en Amazonie qui se sont inscrits à l’agenda du G7 qui s’est tenu à Biarritz le 26 août dernier. Sur les onze flancs de déforestation recensés dans le monde par les ONG, trois sont réellement préoccupants : l’Amazonie, notamment brésilienne, l’Afrique centrale et l’Asie du sud-est, essentiellement l’Indonésie et la Malaisie. Ces trois zones représentent les principales forêts tropicales au monde, et forment une «ceinture verte» autour de la Terre. Tous s’accordent pour dire que l’agriculture est responsable à 80% des déboisements dans les zones tropicales en particulier destinée à la culture de l’huile de palme, du soja ou encore du caoutchouc. 85 % de l’huile de palme mondiale viennent de Malaisie et d’Indonésie. Les ravages causés par la production d’huile de palme en matière de changement climatique, de déforestation et de disparition d’espèces animales sont de plus en plus connus. À tel point qu’un texte réglementaire européen prévoit qu’elle soit supprimée de la composition des biocarburants européens à l’horizon 2030.

 

La riposte du PDG de Total : la création d’une business unit dédiée à la reforestation

Face aux critiques, Total s’est engagé à se fournir en huile de palme « labellisée » durable, une initiative contestée par le manque de fiabilité de ces certificatoins. Déjà en 2016, la Cour des Comptes Européenne avait pointé dans un rapport le « manque de fiabilité » de ces certifications. Invité de RTL le 7 juillet dernier, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, a défendu l’ouverture de la bioraffinerie de La Mède dénonçant le fait qu’ : «à l’heure actuelle les automobilistes taxés pour leur consommation de carburant n’ont pas d’alternative, car le véhicule électrique n’existe pas« . Il annoncé dans la foulée lors des Rencontres Economiques d’Aix en Provence la création d’une « business unit » dédiée à la reforestation qui sera dotée d’un budget de 100 millions de dollars. C’est selon lui « le meilleur moyen d’investir dans la neutralité carbone« .

 

La menace de dommages collatéraux à peine voilée des pays producteurs d’huile de palme

C’est sans compter l’épée de Damoclès de la Malaisie qui a menacé de porter plainte contre l’Union européenne devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) d’ici novembre prochain. Le Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, estime que ce projet européen de réduire peu à peu la part de l’huile de palme dans les biocarburants engendrerait un conflit commercial. Un conflit avec en toile de fond des mesures de rétorsion économiques que l’Indonésie envisage, notamment en matière de commandes d’armement. Ainsi, au lieu d’acquérir des Rafales français ou des Eurofighter Typhoon pour moderniser son aviation, le pays menace de se tourner vers des avions de combat chinois.

J. Coulombez Wentinck

 

Pour aller plus loin :

  • https://www.huffingtonpost.fr/entry/incendies-amazonie-pourquoi-les-feux-de-foret-en-afrique-subsaharienne-rien-a-voi_fr_5d6474c1e4b0641b2551ced2
  • https://www.novethic.fr/actualite/environnement/ressources-naturelles/isr-rse/feu-vert-de-nicolas-hulot-a-la-bioraffinerie-de-total-approvisionnee-a-l-huile-de-palme-145825.html
  • http://grand-angle.lefigaro.fr/deforestation-anatomie-desastre-environnement-enquete
  • Bertrand Duterme, Déforestation. Causes, acteurs et enjeux. La collection, Alternatives Sud. Volume, Vol.XV 2008/3.
  • Alain Karsenty, Enjeux méconnus de l’économie du bois, Le Monde diplomatique. juillet 2007.
  • Emmanuelle Grundmann, Ces forêts qu’on assassine, Calmann-Lévy. Paris, 2010.