Comment le lobby des alcooliers tente de convaincre les parlementaires de remettre en cause la loi Evin

Comment le lobby des alcooliers tente de convaincre les parlementaires de remettre en cause la loi Evin

 

 

Avec en ligne de mire les prochaines manifestations sportives qui se dérouleront en France, Coupe du monde de rugby de 2023 et Jeux olympiques de Paris en 2024, le lobby des alcooliers est passé à l’offensive de manière trans-partisane auprès des députés et des sénateurs et ce depuis de nombreuses années. Avançant dans l’ombre, en distillant leurs idées auprès du pouvoir législatif et de la population, leur travail de lobbying sert avant tout à réduire la crédibilité du message d’origine. En effet, il est scientifiquement prouvé que la consommation d’alcool, quelle qu’elle soit, reste dangereuse pour la santé ; tous les rapports indépendants s’accordent sur ses conséquences néfastes.

 

Elaboration d’une stratégie d’attaque informationnelle à l’encontre de la loi Evin depuis son entrée en vigueur en 1991

La résistance à la loi Evin fut très forte de la part du lobby des alcooliers avant, pendant et après sa promulgation en janvier 1991. Portée par le ministre Claude Evin et votée par le gouvernement socialiste de Michel Rocard, cette loi de santé publique majeure a impacté immédiatement la vie des Français, en encadrant la consommation de tabac et d’alcool. Pour contrer cette loi restrictive et les pertes financières annoncées, alcooliers et tabatiers se sont organisés et regroupés en lobbies puissants. Depuis, ils n’ont eu de cesse de mener des campagnes d’information hostiles afin d’affaiblir cette loi.

Pour rendre plus concret notre raisonnement, il est intéressant de s’arrêter sur quelques cas de contournement de cette loi. Ses détracteurs ont multiplié les stratégies pour affaiblir ses prérogatives. Si en 1991, toute publicité pour l’alcool est proscrite dans les médias classiques (cinéma, télévision, presse, affichage), dès 1994 la promotion des alcools fait son retour sur les affiches. A la base, elle ne devait comporter que des notions neutres comme le nom de domaine ou le degré d’alcool, en 2005 une nouvelle étape est franchie, et de nouvelles autorisations sont données : les publicités peuvent faire référence à la couleur, l’odeur… des alcools, permettant ainsi aux publicitaires davantage de liberté pour un message promotionnel avec plus de données subjectives.

Le 10 janvier 2016, Claude Evin constatait lui-même l’échec de la nouvelle loi Santé. « La loi Santé est un échec total sur l’alcool : elle légitime le contournement de la loi Evin », déclare, dans un entretien au Journal du Dimanche, l’ancien directeur général de l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France. « Sur l’alcool, responsable de 135 morts par jour en France, le combat est en train d’être perdu », regrette l’ancien ministre. « La consommation excessive d’alcool tue, brise des familles (violences conjugales) et des vies (accidents de voiture), on ne peut donc pas en faire la promotion comme on le ferait par exemple d’un parfum », dénonce-t-il.

La dernière bataille des lobbies menée au cours du mois de juillet 2019, est portée par soixante-dix députés du parti de la République en Marche (LREM) qui sont montés au créneau en déposant une proposition de loi permettant d’« assouplir, de manière encadrée, l’application de la loi Evin dans les stades en étendant l’octroi d’autorisations temporaires de vente d’alcool aux sociétés sportives ». La proposition de loi devant permettre le retour de l’alcool dans les enceintes sportives, ce qui fait bondir les défenseurs de cette loi. Ils y voient une décision purement économique visant à séduire des sponsors pour les Jeux olympiques de 2024.

 

Malgré la demande d’information des consommateurs, ce lobby a toujours freiné la clarification des données inscrites sur les produits. Par exemple, s’agissant de la mise en place du pictogramme alertant de la dangerosité l’alcool pour les femmes enceintes, celui-ci fut très long à s’imposer. Il en est de même pour indiquer clairement le nombre de calories contenues dans les boissons, ou encore, sur un plan écologique et santé, en manquant de transparence sur l’usage des produits phytosanitaires (la viticulture, qui représente 3 % des surfaces cultivables, consomme 20 % des pesticides).

 

Imposer l’idée que boire de l’alcool fait partie du savoir-vivre français dans l’imaginaire collectif

Ce puissant lobbying touche des membres au plus haut sommet de l’Etat. Lors du dernier Salon de l’agriculture, et en pleine crise des Gilets jaunes, le président Macron, dans le but de reconquérir des points dans l’opinion auprès de son électorat populaire notamment dans les campagnes a tenu des propos pour exalter le vin et même exprimer des doutes sur l’information de la consommation par les femmes enceintes qui serait « anxiogène » ou considérer qu’il ne faut pas « emmerder les Français » avec ce sujet. Ce type de propos, assimilé à juste titre à ceux du lobby alcoolier, mais porté par les plus hauts représentants de l’Etat, tend à affaiblir la crédibilité de la loi Evin. Autre exemple témoignant de la présence des lobbies au cœur du pouvoir, et alimentant le soupçon de conflit d’intérêt, l’ancienne déléguée générale d’un des principaux lobbyistes, Vin & Société, est actuellement conseillère agriculture à l’Élysée.

Le lobby des alcooliers sait manier différentes formes de communication de manière efficace. Leur stratégie passe notamment par la production de rapports remettant en cause les publications scientifiques. Ils n’hésitent pas par exemple à expliquer que les abus liés à l’alcool restent le fait des individus qui ne savent pas consommer raisonnablement. Ils font une distinction entre des buveurs excessifs, qui concentreraient tous les risques, et les autres qui pourraient boire simplement pour leur plaisir. L’autre argument souvent avancé, concernant le vin en mettant en avant les effets « bénéfiques » d’une consommation mesurée. Le lobby viticole, grâce sa puissance financière et ses relais auprès des parlementaires, s’arrange pour donner sa propre interprétation des données scientifiques, en s’appuyant aussi sur une croyance bien ancrée, liée à la culture du vin en France, il atténue toujours les conséquences de l’alcool voire inverse la réalité sur les liens entre consommation d’alcool et santé.

Leur objectif est de trouver des appuis parmi les politiques afin d’infléchir la loi Evin qui menace leurs revenus. Cette industrie est protégée en France, car implique de nombreux salariés principalement dans le milieu rural.

Il y a quelques mois, le gouvernement a travaillé sur un plan concernant les addictions, curieusement sa principale cible était l’industrie du tabac, mais rien ou presque n’apparaît sur les méfaits ou les addictions à l’alcool. Les plans successifs de lutte contre les cancers liés au tabac ont fini par prouver leur efficacité, notamment grâce aux campagnes de prévention et aux hausses successives du prix des cigarettes. La question de la consommation d’alcool n’a elle presque pas été abordée. Elle est pourtant considérée comme étant à l’origine de 41 000 décès en France, dont 16 000 par cancer. Derrière ce silence, impossible d’ignorer la puissance des lobbies d’alcooliers, ainsi que la complaisance des différents gouvernements quelle que soit la couleur politique depuis de nombreuses années.

 

Le dernier fait d’arme : le cas du retour de l’alcool dans les stades

S’agissant de la consommation dans les stades de football, on peut noter il y a quelques années un assouplissement du dispositif, en autorisant la vente de bières dans les enceintes sportives par dix associations dans l’année. Mais il semble que cela soit valable que dans les clubs de football professionnel, dans les faits les clubs de football amateurs n’ayant pas de gros moyens financiers, non pas eu le choix que de vendre de l’alcools pour survivre financièrement, et ont contournés les règles en mettant en place un système faisant appels à plus d’une dizaine d’associations afin d’échapper aux règles imposées par la loi. Il est flagrant de constater que les pouvoirs publics semblent fermer les yeux sur ces pratiques.

Contournant aussi la loi, les salons VIP des grands stades, ont l’autorisation de vendre tous type d’alcool toute l’année étant considéré comme des endroits de restauration.

Les détracteurs de la loi Evin avancent l’idée que les supporteurs consomment de l’alcool avant les rencontres sportives, les règles encadrant la vente de boissons autours des stades étant inexistantes. Leur argument repose sur l’idée que vendre de l’alcool dans les enceintes sportives permettrait de contrôler la consommation et éviter les dérapages et la violence liés à l’alcool. Plusieurs clubs de football professionnel y sont favorables. Evidemment, faire de la publicité et vendre des boissons alcoolisées dans les stades représente aussi un marché non négligeable et attirerait de nouveaux sponsors.

 

Le déséquilibre du rapport de force

Certaines associations sont entrées en résistance afin de défendre la loi Evin, mais leurs moyens d’actions sont limités, de plus elles ne sont pas très nombreuses et très peu audible. On peut citer L’ANPAA, Fédération française d’addictologie (FFA), et Avenir et Santé qui, malgré les nombreux recours par la voie judiciaire contre les publicités faisant la promotion des produits liés à l’alcool, ne font pas le poids.

Au sein du gouvernement actuel, la seule personnalité politique qui prend position est la ministre de la santé Agnès Buzyn qui reste farouchement opposée à un retour de la vente d’alcool dans les enceintes sportives.

Malgré tout, il est flagrant de constater la politique favorable au lobbying des alcooliers, même avec un discours se voulant rassurant de la part des politiques qui promettent de garder le contrôle des ventes. La loi Evin devait permettre de protéger la population et de limiter les dégâts de l’alcool. Mais face au poids de cette industrie, soutenue par un lobbying fort, un des plus puissants de France, c’est un résultat bien différent qui émerge. La résistance est très faible, malgré les initiatives des associations. Le pouvoir fléchit sur une question majeure de santé publique.

 

Laurent Delorme