Le vin français au cœur d’une guerre informationnelle et économique

Le vin français au cœur d’une guerre informationnelle et économique

 

 

L’actualité estivale de la guerre commerciale du Président américain, Donald Trump a été en grande partie dominée par les attaques et les menaces récurrentes sur le vin français en représailles à la taxe décidée par la France sur les géants américains du numérique, les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple…). Ce n’est pas la première fois que le vin français qui fait partie intégrante de la Culture nationale et qui représente d’immenses intérêts économiques et financiers, se retrouve au cœur de la tourmente des débats qui parfois déchaînent les passions. La polémique est d’abord franco-français et oppose les partisans de « zéro alcool », communauté scientifique et spécialistes de santé publique d’une part, face aux lobbies du monde viticole et vinicole ainsi que les intérêts industriels de la filière. Les attaques internationales contre le vin français dans la guerre économique, qu’elles viennent des Etats-Unis pour les menaces de taxations ou de la Chine qui a acquis une part importante du vignoble bordelais, ne s’appuient-elles pas sur des leviers internes d’une polémique nationale interminable, y compris au sein du gouvernement français entre addictologues anti-alcools et défenseurs d’une tradition et d’une culture du vin ?

 

Récurrence d’un vieux débat national non tranché

C’est la ministre de la Santé, Agnès Buzin, qui relance le débat en février 2018 lors une interview sur la chaîne de télévision France 2, dans une déclaration qui vise directement « l’industrie du vin », affirmant que celle-ci « laisse accroire que le vin est un alcool différent des autres alcools. Or en termes de santé publique, c’est exactement la même chose, de boire du vin, de la bière, de la vodka ou un whisky. Il y a zéro différence. On laisse penser à la population française que le vin serait protecteur, apporterait des bienfaits que ne conféreraient pas les autres alcools : c’est faux scientifiquement, le vin est un alcool comme les autres ». La ministre résume ainsi un débat récurrent qui condense dans sa déclaration, les arguments des anti-alcools et des soutiens du vin dont une grande partie de la communauté scientifique qui affirme que la présence dans le vin des polyphénols et autres anti-oxydants est vertueuse pour l’organisme humain.

La charge de la Ministre de la santé est d’un tel pesant, qu’elle ne laisse pas indifférent. Médecin, enseignante en Hématologie et immunologie des tumeurs, Agnès BUZIN a été présidente du collège de la haute autorité de la santé, et sa parole provoque un tollé au sein même de l’équipe gouvernementale à laquelle elle appartient. Ce d’autant qu’elle est appuyée par le Professeur Gérard Dubois, membre de l’Académie nationale de Médecine dont les déclarations visent notamment l’association « Vin et Société », estimant que le « lobby alcoolier freine les mesures de santé publique concernant l’alcool ».

La première réponse gouvernementale en faveur de la défense du vin, viendra immédiatement de son collègue, Didier Guillaume, ministre de l’agriculture et de l’alimentation pour qui, « le vin n’est pas un alcool comme les autres » ? Le Président de la République, Emmanuel Macron, tranche sur le sujet, le 22 février 2018, lors d’une conférence de presse en marge du Salon de l’agriculture, et apporte sans détour son soutien à son ministre : « Moi, je bois du vin, le midi et le soir. Même si ce n’est plus la mode, paraît-il… »  N’emmerdez pas les Français », ajoutait-il, avant de poursuivre : « Il y a un fléau de santé publique quand la jeunesse se saoule à vitesse accélérée avec des alcools forts ou de la bière, mais ce n’est pas avec le vin ».

 

De la polémique à la confrontation

La France, premier producteur de vin au monde, est aussi le pays où la boisson alcoolisée la plus consommée est le vin, car il est le symbole de la gastronomie et de l’art de vivre à la française. Le monde scientifique participe au développement et au rayonnement de cette culture dans le pays et à l’international, à l’instar de L’INRA qui mène des recherches sur le vin et l’œnologie dans ses domaines viticoles, sur ses parcelles expérimentales ou dans ses laboratoires implantés au cœur des régions viticoles françaises, au plus près des acteurs de la filière. Depuis sa perception jusqu’à son élaboration, depuis le verre jusqu’au raisin, la science aide à faire du vin français, un produit pas comme les autres, exceptionnel du point de vue de son raffinement et de son attraction.

Cet investissement des chercheurs a donné « Le paradoxe français » qui « désigne l’étude épidémiologique confirmant la bonne santé publique des Français en matière de maladie cardio-vasculaire ou de cancer », en comparaison en particulier avec les mauvais résultats sur la santé publique anglo-saxonne et mondiale en rapport avec l’industrie agroalimentaire moderne américaine et britannique, souvent qualifiée d’importante source de « malbouffe ».

Il faut remonter au règne de Louis Philippe en 1830 avec la démocratisation de la consommation de vin par les Français pour observer cet engouement pour le vin perçu alors comme un élément de santé publique dans la médecine populaire. Récemment encore, le 16 novembre 2010, l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation a ajouté le repas gastronomique français à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Parmi les chefs-d’œuvre de ce patrimoine culturel se trouve le vin français dont plusieurs études et hypothèses scientifiques ont confirmé jusqu’en 2018, les bienfaits du verre de vin rouge, riche en antioxydants  qui préviendraient le développement des maladies cardio-vasculaires. Ces affirmations et théories sont naturellement  contestées, notamment, par les travaux publiés en août 2018 dans The Lancet qui estime qu’une consommation dite « modérée » (un à trois verres par jour) a le même effet qu’une dose quotidienne de whisky.

Pour l’INSERM qui défend la ministre de la santé, dirigeante de cette institution durant des années, « la consommation modérée d’alcool est associée à l’augmentation d’un grand nombre de cancers et, même à faible dose, le vin ne fait pas exception ». Ici, depuis 2010 est organisée chaque année une rencontre-débat avec les associations d’entraide aux personnes en difficulté avec l’alcool, sous la direction du Professeur Bertrand NALPAS. Les travaux de la sixième rencontre à l’Institut pasteur qui portaient sur « l’addiction à l’alcool et la qualité de la vie » ont posé un regard très critique sur une phrase de Pasteur bien appréciée du milieu viticole, « le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons ». Il s’agit donc plus qu’un débat de société, d’une confrontation entre scientifiques et politiques partisans de mesures de santé publique non tranchées par la loi Evin du 10 janvier 1991, relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme.

L’association « Vin et Société », organisation chargée de défendre la filière vinicole quant à elle, déplore « la violente charge morale visant à dénormaliser la consommation de vin ». Reconnaissant que l’alcoolisme est un drame humain, « elle met en garde de ne pas confondre le produit et son mauvais usage et, au lieu de chercher un coupable idéal », le président de l’association appelle à rechercher des solutions, en suggérant « de prendre exemple sur l’Espagne et l’Italie dont la morbidité et la mortalité liées à la consommation excessive d’alcool sont parmi les plus faibles au monde selon l’OMS ».

 

Les attaques sur le vin français procèdent de la guerre économique

Même si la consommation et la demande de vin en France est en recul, vraisemblablement à cause de cette confrontation, mais aussi pour des raisons évidentes de santé publique et de la préférence des jeunes pour d’autres types de boissons, le vin reste cependant la boisson préférée des français. A l’international, le savoir-faire des vignerons et la renommée des vins français dont la qualité est considérée comme inégalée, continue de susciter des convoitises, aux Etats-Unis comme en Chine. Déjà, à l’époque romaine, la production des vins était alimentée par des guerres entre les tribus gauloises, permettant alors à la viticulture gauloise de se développer et de s’exporter vers l’ensemble du monde méditerranéen. Les vignobles bordelais, languedocien et rhodanien s’épanouirent et la vigne atteint alors la région parisienne. A partir du 4e siècle, le christianisme concourut au renforcement de la valeur attachée au vin avec son usage liturgique (le pain et le vin) qui en fit un moteur de la tradition viticole. De nombreux vignoble existant aujourd’hui sont la propriété des cathédrales et des églises qui y produisaient le vin de messe, par l’intermédiaire des moines dont les secrets de fabrication sont les mieux gardés et recherchés à travers le monde.

C’est précisément le vignoble bordelais, seule région viticole française à ne pas être sous l’influence de l’Eglise qui s’est facilement prêtée à la ruée de l’implantation des groupes chinois dans cette filière française. Ce sont des appellations prestigieuses du Bordelais, terroir convoité sur lequel prospèrent de grandes familles de propriétaires et de grands crus classés qui passent sous contrôle des grandes fortunes venues de chine, à l’instar du milliardaire Peter Kwok qui s’est déjà offert sept propriétés. Au total, 130 domaines sont passés sous pavillon chinois en cinq ans, permettant d’accroître les ventes du vin de Bordeaux en chine et dans le monde entier en profitant de l’image de marque et du rayonnement du vin français. Les chinois ont entre autres pour objectifs, l’acquisition et le transfert vers les viticulteurs et viniculteurs de leur pays, du savoir-faire français tant recherché, apprécié et consommé aux Etats-Unis. Il n’y a pas de doute sur la stratégie de conquête et de puissance de la chine sur ce secteur qui lui confère un levier de plus dans sa guerre commerciale et sa volonté de suprématie face aux Etats-Unis et à l’Europe.

 

Un risque de  concurrence déloyale 

Depuis son accession au pouvoir, le président américain a ouvert plusieurs fronts, tant sur le plan diplomatique qu’en matière commerciale. La Chine et l’Europe sont les principales cibles de la guerre économique que mène Donald Trump, sous prétexte de corriger le déficit commercial de son pays. Les Etats-Unis sont le premier importateur de vins et spiritueux français, devant le Royaume-Uni et la Chine. Les importations américaines ont augmenté de 50% au cours des trois dernières années et franchi pour la première fois en 2017 la barre des 3 milliards d’euros. Le vin est ainsi devenu le troisième produit d’exportation français, derrière l’aéronautique et la pharmacie. La balance commerciale des Etats-Unis dans ce produit est déficitaire de 1,6 milliard d’euros avec la France.

Dans ses déclarations, Trump dénonce une concurrence déloyale estimant que « la France rend les choses très difficiles pour vendre du vin américain en France et impose de lourdes taxes douanières, alors que les Etats-Unis facilitent les choses au vin français et n’ont que des tarifs douaniers bas. Ce n’est pas juste, il faut que ça change », écrit-il. Si cette menace inquiète à juste titre les viniculteurs français, il faudra y voir plutôt un moyen de pression du président américain sur les tensions commerciales résultant des négociations avec l’Union européenne qui est prête à prendre des mesures de rétorsion si Washington allait de l’avant avec sa menace. D’ailleurs l’Union Européenne maintient sa plainte contre Washington auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), contestant la surtaxe de 25% sur l’acier et de 10% sur l’aluminium par les douanes américaines.

Les attaques du président américain s’inscrivent ainsi dans sa logique de guerre économique contre les puissances avec lesquelles les Etats-Unis connaissent le plus fort déficit commercial. Ce d’autant plus que l’effet pervers induit par la politique budgétaire de Donald Trump a pour conséquences l’augmentation du pouvoir d’achat de ses citoyens et donc celle de la consommation des produits étrangers importés de l’Europe et de la Chine. Avec sa mainmise sur le vignoble français, la Chine a une très grande surface de production de raisin et structure son marché avec une consommation locale qui évolue très vite, et qui réveille dans cette filière la peur du « péril jaune en France comme aux Etats-Unis.

 

Bernard BOUMBA

 

Sources et articles

Le vin n’est pas un alcool comme les autres.

Le vin est un alcool comme les autres.

Agnès Buzyn, seule contre le lobby du vin.

Le vin français domine-t-il le monde ? Paris Match | Publié le 03/12/2018.

Le vin en quelques chiffres clés.

La filière vin dans le monde et en France.

Vin & Société répond à Gérard Dubois après son attaque sur « le lobby alcoolier.

Le paradoxe français.

Emmanuel Macron, un président qui aime le vin.

En défendant le vin Emmanuel Macron s’oppose à la ministre de la Santé.

 

Les travaux de l’INSERM sur le vin 

 

Zéro alcool.

Que dit la loi Evin : https://www.anpaa.asso.fr/sinformer/que-dit-la-loi

Consommation de vin en France : quelles sont les grandes tendances ? 

La Chine, deuxième vignoble mondial devant la France.

Les fortunes chinoises s’arrachent le vignoble français.

 

Le vin de Bordeaux attire la Chine

Vins de Bordeaux : une passion chinoise.

Le Vin français aux Etats-Unis.

Trump menace la France de représailles.

 

Donald Trump menace de taxer le vin français 

Menaces de Trump sur le vin français.