Le problème posé par les alliances de L214

Le problème posé par les alliances de L214

 

L’association L214 de défense des droits des animaux défraye la chronique depuis plusieurs années grâce à ses actions de communication visant à sensibiliser l’opinion publique sur la souffrance animale. Elle s’est rendue célèbre par ses vidéos « choc » réalisées clandestinement dans divers élevages ou abattoirs, montrant poules et poulets entassés dans des cages, porcs malmenés, poussins écrasés, ou bovins conduits à la mort. Mais peu connaissent sa face cachée, que L214 prend bien garde de dissimuler. En effet, la légitime indignation que peuvent susciter les vidéos de l’association ne doit pas occulter la recherche d’explications sur sa croissance rapide et l’origine de ses importants moyens financiers, car la vitesse à laquelle L214 se développe et la nature de ses campagnes d’action posent questions quant à ses objectifs réels et à la transparence de sa gouvernance.

 

Les origines de L214

L214 est née en 2003 à partir de l’association « Stop Gavage ! » qui avait pour objet « d’interdire la suralimentation des oiseaux utilisés pour produire du foie gras ». Initialement déclarée à la sous-préfecture de Brioude, elle s’est ensuite déplacée en Alsace en 2008, afin de se transformer, pour des raisons fiscales, en association loi 1908. Ce statut spécifique au droit local alsacien-mosellan confère à l’association un droit d’opacité sur ses opérations financières et plus particulièrement sur son financement. Il permet également aux membres du conseil d’administration de récupérer les fonds de l’association lors de sa dissolution, ce qui n’est pas possible avec le statut de la loi de 1901. Ce choix est sans doute lié, de la part des dirigeants de L214, à l’accroissement des ressources financières de l’association, qu’ils pourraient s’attribuer en cas de cessation d’activité. L214 est en 2019 une PME de plus de 60 salariés et compte plus de 30 000 adhérents. Elle dément cette opacité et proclame une parfaite transparence. Mais celle-ci n’est que partielle. Si l’association publie depuis peu ses comptes, ce n’est pas le cas pour son fonds de dotation, basé en Haute-Loire. Alors qu’elle dit ne vivre que de dons, on relève qu’elle a bénéficié d’importantes subventions publiques (62 300 euros en 2017). Surtout, elle n’a jamais fait état, dans sa communication, des financements étrangers ou privés qu’elle reçoit. L214 a en effet perçu plusieurs financements importants provenant de fondations étrangères et d’entreprises privées qui laissent présumer un rôle dépassant la seule cause de la défense animale. Des associations françaises d’éleveurs qui se sont intéressées au sujet ont observé que certains financements reçus par L214 présentaient toutes les caractéristiques d’une instrumentalisation de l’association – avec son consentement – à des fins de « guerre économique ».

 

Un financement partiellement nord-américain

L214 a bénéficié de financements de deux associations américaines : l’HUMAN LEAGUE (2016) et l’OPEN PHILANTHROPY PROJECT (1 350 000 dollars en 2017) . Ces deux fondations américaines financent directement et indirectement des entreprises et des start-ups qui développent des projets de viande artificielle. De même, selon certaines sources, un producteur australien de viande végétale figurerait parmi les donateurs de l’association. Cette alliance avec des acteurs économiques étrangers ayant un intérêt évident à l’affaiblissement du marché de la viande en France est un véritable acte « d’intelligence avec la concurrence ! » Côté français, c’est le groupe de distribution CARREFOUR qui a passé un accord avec L214, en dépit des attaques de l’association contre de nombreux produits distribués par l’enseigne (viande, œufs, produits laitiers). Certes, tout acteur économique est en droit de soutenir une cause qu’il juge éthique comme la défense de la cause animale. Mais cet engagement de CARREFOUR, pour le moins étonnant, a conduit des acteurs de la filière viande à chercher à en comprendre le sens. Selon les enquêtes réalisées par des journalistes, des universitaires et des agriculteurs et grâce aux témoignages de militants vegan qui n’adhèrent pas aux pratiques de la L214 – qu’ils considèrent comme une association opaque dont les actions frôlent le militantisme radical des associations animalistes anglo-saxonnes comme l’Animal Liberation Front (ALF) –, l’affaire est aujourd’hui mieux connue. Le groupe CARREFOUR a utilisé L214 en 2015 et 2016 à des fins commerciales pour le moins discutables dans le bras de fer qui l’opposait à son principal fournisseur, DANONE. En effet, CARREFOUR pour assurer le succès de sa propre gamme de produits vegan « Veggie », le groupe aujourd’hui dirigé par Alexandre Bompart avait besoin d’affaiblir « Sojasun », la marque concurrente de DANONE. C’est dans ce but qu’il a fait appel à L214 pour promouvoir ses propres produits vegan – en échange de l’abandon de la vente d’œufs de poule élevées en cage – et cette entente a été le véritable accélérateur de la politique commerciale de CARREFOUR. Mais en contribuant directement au financement du mouvement activiste, l’enseigne de la grande distribution a permis à l’association de lancer de nouvelles attaques contre les éleveurs. Cette alliance contre-nature entre une association supposée militante, transparente et à but non lucratif et le principal groupe de distribution français montre que L214 n’hésite pas à servir des intérêts économiques privés lorsque cela permet de remplir ses caisses. Plusieurs associations d’agriculteurs alertaient les responsables politiques sur le rôle joué par L214 dans la déstabilisation de la filière viande française, jusque-là sans guère de succès.

 

Les racines d’une polémique

Pourtant les preuves sont éclatantes. Les éléments révélés par l’analyse des comptes de L214 et un article de Libération mettent en lumière le double jeu de deux acteurs sans aucun scrupule : – L214 qui a dissimulé à ses militants et à l’opinion ses financements étrangers et son alliance tactique avec une enseigne de la grande distribution pour accroître ses revenus – CARREFOUR, l’un des principaux distributeurs de produits carnés, laitiers et d’œufs en France, qui a trahi agriculteurs et éleveurs en passant un accord avec le mouvement activiste qui cherche le plus à leur nuire et à détruire leur image, leur marché et leur activité – le plus souvent en faisant croire à l’opinion que les quelques cas isolés qu’elle identifie sont la règle de la profession. Ainsi, l’appât du gain a-t-il conduit ces deux acteurs à une compromission avec un « partenaire » se situant aux antipodes de leurs valeurs. C’est une surprise de taille concernant L214 ; cela parait moins étonnant de la part de CARREFOUR, aujourd’hui poursuivi pour fraude et soupçonné de corruption au Brésil. Cela devrait davantage faire réfléchir les soutiens et donateurs de L214 quant à l’honnêteté, la transparence et aux buts réels des dirigeants de l’association. Cela devrait également conduire l’actuelle Commission parlementaire sur la grande distribution à interroger Alexandre Bompard, le PDG de CARREFOUR, sur l’éthique au regard des pratiques particulièrement discutables de son entreprise.

 

Jamil Abou Assi

Consultant en intelligence économique

Co-auteur de Ecoterrorisme (Tallandier, 2016)