Rapport de force informationnel entre l’appareil gouvernemental des Etats-Unis et les gangs américains

Rapport de force informationnel entre l’appareil gouvernemental des Etats-Unis et les gangs américains

 

Un gang regroupe ou associe un minimum de trois personnes qui se reconnaissent dans un même signe ou symbole d’appartenance et qui s’engagent individuellement ou collectivement dans des activités criminelles. Comme l’explique l’étude National Gang Threat Assessment 2009 menée par le National Gang Intelligence Cente, la tradition d’insertion d’un individu dans un gang urbain est ancienne. A l’époque de la conquête de l’Ouest, des gangs pillaient déjà les diligences et étaient l’embryon de la criminalité dans les villes naissantes. Sous la pression des vagues d’immigration, chaque groupe ethnique a suscité la formation de gangs de manière plus ou moins sporadique. Dans les années 20, il est déjà dénombré 1300 gangs dans une ville comme Chicago. Cette réalité sociétale a muté au début des années 1960 avec des ambitions sociales et politiques : Chicago Gangster Disciples, Black P. Stones, Latin King.

 

La dérive de l’expression d’une réalité sociétale

A partir des année 70, une grande partie de ces groupements ont réorienté leurs objectifs au profit d’activités criminelles plus rentables. Issus en premier lieu de zone urbaine, les gangs étendent leurs activités en périphéries des villes et dans les zones rurales où exerçaient déjà des gangs locaux sur les mêmes secteurs d’activités. Créant ainsi un conflit d’intérêts, ces derniers se sont vu dans l’obligation, soit de s’affilier aux gangs venus des villes, soit de disparaitre au risque de se livrer à des conflits armés qui finissent souvent avec des pertes humaines et blessures importantes. Les gangs sont l’émanation des quartiers populaires. New York compte 50 gangs avec 5.000 membres (de 9 à 40 ans), Chicago, 125 avec 12 500 membres ; Dallas 225 gangs, mais le record est battu avec les 600 gangs de Los Angeles qui regrouperaient quelques 70 000 jeunes

Ces conflits[1] sont devenus de plus en plus fréquent au début des années 1990. Les forces de l’ordre (police fédérale, d’Etat et locale) furent obligées de constituer des unités spécialisées pour lutter contre ce phénomène. Mais force est de constater que cette mobilisation est loin d’être satisfaisante. Dans certaines villes industrielles en déclin telles que St Louis, l’unité de police antigang est dirigé par un sergent et ne dispose que de très faibles moyens d’action Cette mollesse pour mettre fin à la nocivité des gangs a été très bien relaté dans la célèbre série américaine The wire qui traite de la situation dégradée de la ville de Baltimore entre 2002 et 2008. Les contradictions du système américain y sont clairement exposées. La série est une analyse assez réaliste du processus d’autodestruction permanente pratiquées par les gangs entre eux, souligne la manière très particulière dont est « régulée » l’économie de la drogue à un niveau local. Ce qui peut apparaître comme une forme de régulation de la paix sociale par « l’autodestruction d’une partie des délinquants les plus impliqués dans le trafic de drogue.

Au cours des trente dernières années, les gangs n’ont cessé de se multiplier et d’étendre leurs activités au-delà des frontières américaines au nord (Canada) et au sud (Mexique, Amérique centrales). Comme le souligne Sophie Body-Gendrot :

« Tous les observateurs de la société américaine soulignent également la transformation inquiétante de la société américaine : du pluralisme dominé par un centre hégémonique jusqu’aux années 1970, on en est arrivé progressivement sous l’impulsion des tribunaux sollicités par des minorités en mal de justice à l’excès d’un multiculturalisme parcellisé où chacun excipe de ses droits avec la plus grande intolérance sans se soucier de l’intérêt général. La disparition de la religion « civile » qui avait certes le défaut de refléter une culture blanche mâle anglo-saxonne mais le mérite grâce à des valeurs pluralistes de donner aux différentes composantes de la société des références communes met en péril le unum au profit de l’ex-pluribus ; la segmentation actuelle de la société exacerbe l’auto-enfermement des individus dans leur groupe de référence. »

Aujourd’hui on classifie les gangs en fonction de leur nature et de l’étendue géographique de leurs activités et de leurs réseaux :

  • Les gangs de rue (Ou Street Gangs). Ces organisations criminelles opèrent dans les quartiers de différentes villes des États-Unis. Le trafic de drogue est une de leurs activités les plus lucratives. La menace est devenue nationale lorsque cette forme de criminalité a  commencé à toucher les zones rurales et ont commencé à développer des relations à l’étranger et avec d’autres organisations criminelles au Mexique, en Amérique centrale ou au Canada.
  • Les gangs carcéraux (Ou Prison Gangs). Hautement structurées, ces organisations sont présentes dans les établissements pénitentiaires fédéraux ou d’État. Elles entretiennent des liens avec l’extérieur par l’intermédiaire de leurs membres qui, remis en liberté, reprennent leurs activités dans leur gang de rue originel et y recrutent des membres qui agiront pour le compte du gang de prison. Elles exercent souvent un contrôle sur le trafic de stupéfiants de rue, en particulier dans le sud-ouest du pays et le sud de la Californie, via des liens importants tissés avec les trafiquants implantés au Mexique.
  • Les gangs des « motards hors-la-loi » (ou Outlaw Motorcycle Gangs) Ce type de groupe se structure autour d’un centre d’intérêt commun : la moto. Leurs membres se livrent à des activités criminelles comme le trafic de stupéfiant (cocaïne, marijuana, et autres drogues dures), l’intimidation, le chantage et les agressions violentes. Il existe un réseau de clubs motocyclistes régionaux ou locaux, qui mènent ce type d’activités criminelles. Certains membres de ces clubs occupent un emploi dans le secteur privé ou public, et peuvent ainsi fournir aux gangs des informations qui leur seront utiles dans leurs activités.

 

La réaction du système policier et judiciaire étasunien

Face à ce fléau, l’appareil judiciaire américain déploie ses équipes les plus compétentes pour mettre fin à cela : Les agences fédérales (FBI, DEA), Les police d’Etat, Les Polices locales, La CIA (pour les affaires s’étendant en dehors du territoire américain) et autres institution telle que la National Gangs Intelligence Center (NGIC) ou encore le National Drug Intelligence Center (NDIC). Le pouvoir politique américain a légiféré pour tenter de contenir l’extension de cette forme de crime organisé.

En 1970, la Loi Racketer Influenced and Corupt Organizational (RICO), définit le racket d’une manière très large qui englobe le meurtre, l’enlèvement, le jeu, l’incendie criminel, le vol qualifié, la corruption, l’extorsion et le trafic de stupéfiants de même qu’une série d’infractions fédérales dont l’usure, la contrefaçon, la fraude postale et la fraude électronique. En 1990, plus de 1000 figures majeures et mineures du crime organisé avaient déjà été déclarées coupables en vertu de la RICO et condamnées à de longues peines d’emprisonnement. La menace de peines de longue durée a aussi servi à inciter des accusés à coopérer. Dans cette logique de coopération, l’on peut également citer la 5K1 letter. Il s’agit d’une lettre préparée par le procureur des États-Unis qui est envoyée au juge chargé de la détermination de la peine détaillant l’étendue de la coopération avec le défendeur. Autrement, l’accusé peut voir réduire le temps de sa peine à purger s’il collabore avec les fédéraux dans le cadre de sa condamnation.

 

Les contradictions du pouvoir étatsunien

Si le trafic de drogue est au cœur de la problématique de l’essor des gangs aux Etats-Unis d’Amérique, il est difficile de ne pas chercher des liens possibles entre la manière dont ce commerce illicite s’est développé par l’intermédiaire des gangs et certains aspects de la politique étrangère américaine. Certaines productions audiovisuelles vont assez loin dans la mise en scène du « pragmatisme » du renseignement extérieur étasunien dans sa manière d’utiliser le levier de la drogue en prenant appui sur le réseau des gangs. La série américaine Snowfall diffusée sur Canal Plus démontre par exemple comment un officier de la CIA prend appui sur un jeune noir qui se lance dans la production de crack pour trouver des sources de financement à des buts géopolitiques.

La Central Intelligence Agency (CIA) a, à plusieurs reprises, fait l’objet d’implications avouées dans des trafics de stupéfiant dans le but de financer certaines organisations politico-militaires qui luttaient contre des pouvoirs qualifiés de marxistes en Amérique Latine.

Cette relation très ambiguë entre la géopolitique étasunienne et l’usage de l’argent tiré du trafic de drogue afin de couvrir des opérations clandestines d’envergure est recensé dès les années 50 en Asie du Sud-Est. Le transport de la drogue issue de la culture de l’opium dans le Triangle d’Or situé aux confins de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos a été assuré par Air America, une compagnie aérienne contrôlée par la CIA. La participation de Manuel Noriega, dirigeant du Panama, au trafic de drogue et au blanchiment d’argent en faveur des contras contre les sandinistes au Nicaragua, a mis à jour le jusqu’au boutisme des autorités américaines. L’administration Reagan toléra le trafic de drogue aussi longtemps que les trafiquants apportèrent un soutien aux contras. Le rapport Kerry publié en 1989 par le Sous-comité sénatorial sur le terrorisme, les stupéfiants et les opérations internationales démontra la responsabilité d’officiels étasuniens :

« Les responsables américains impliqués en Amérique centrale ont échoué à résoudre le problème de la drogue par crainte de compromettre les efforts de guerre contre le Nicaragua …  Dans chaque cas, l’un ou l’autre organisme du gouvernement américain avait des informations concernant les coupables soit alors que se produisait le trafic, ou immédiatement après …  Les décideurs politiques américains seniors n’étaient pas à l’abri de l’idée que l’argent de la drogue était une solution parfaite aux problèmes de financement des contras. »

En 1996, le journaliste Gary Webb publie dans le journal Sans Jose Mercury New, une série d’article exposant une enquête sur le financement des groupes armés contre le gouvernement Sandiniste au Nicaragua (appelé les Contras), dans les années 1980 par des Narcotrafiquants couverts par la CIA.

Malgré les objections de la Drug Enforcement Administration (DEA), la CIA autorisa l’expédition d’une tonne de cocaïne via l’aéroport international de Miami. Le chef du programme anti-drogue de la CIA de l’époque, le général Ramon Guillen Davila, a affirmé que la CIA avait approuvé toutes ces opérations. La CIA dit l’avoir fait pour collecter des informations sur les cartels de la drogue colombien.

Le soutien de la CIA apportée aux rebelles en Afghanistan intensifia de manière notable la culture de la drogue dans les zones contrôlées par les Moudjahidines. En 2019, la production de drogue dans ce pays est localisée dans des zones relativement proche des grandes bases américaines qui ont été créées lors de la guerre entamée contre les Talibans après les attentats de septembre 2001.

La lutte contre les gangs menée par les différentes administrations américaines est à relativiser en fonction de plusieurs critères :

  • Les racines sociétales de la construction de cette forme de criminalité sur le continent américain du Nord puis du Sud.
  • Les contradictions de la politique américaine : lutte anti-gangs et utilisation tactique du commerce de la drogue pour soutenir des intérêts extérieurs.
  • La spirale infernale entre un containment cynique de minorités désocialisées dans des ghettos urbains ou périurbains et la pérennisation des pratiques de violence par ces mêmes minorités.

 

Eric Tehia

 

 

[1] Boyer, J.-F. (2001). La guerre perdue contre la drogue. Chapitre 12. Gangs et mafias « ethniques » américains.