L’arme cognitive de la corruption dans le cas brésilien

L’arme cognitive de la corruption dans le cas brésilien

 

Le scandale Odebrecht[1] est une affaire de corruption internationale : d’importants pots-de-vin ont été remis à des personnalités politiques en échange de l’attribution de contrats de plusieurs milliards de dollars. 5 ans après l’ouverture de l’enquête en 2014, les conséquences continuent de se faire ressentir : interdite de soumissionner aux appels d’offres dans 8 pays,

Entre 2014 et 2015, Odebrecht réfutait catégoriquement toute accusation de corruption. Elle s’enorgueillit dans les médias d’être une société exemplaire et défiait le juge et les avocats de prouver leurs accusations. Cette approche a été contre-productive dans la mesure où a accentué l’intérêt de la population autour de l’affaire, décrédibilisant totalement l’entreprise par la suite[2].

La contre-attaque Odebrecht consista à accuser le juge Moro d’être soumis aux intérêts américains. Toutefois, aucune action coordonnée n’a été effectivement menée afin de détruire le capital confiance dont ce dernier jouissait auprès d’une partie de la population. En effet, le juge Moro est devenu populaire pour avoir exposé plusieurs scandales de corruption dans les années 2000. La rhétorique autour de la manipulation de l’enquête à des fins politiques est reprise à partir de 2018, puis confirmée par une fuite d’écoutes téléphoniques. L’ancien juge Moro y exprime clairement ses motivations : empêcher la victoire du Parti des Travailleurs (PT, parti de l’ancien président Lula) aux élections de 2018.

Face à l’ampleur du scandale, la diversité des acteurs impliqués et les répercussions des révélations faites, on peut se demander en quoi « l’affaire Odebrecht » relève d’une guerre d’influence dans la mise en œuvre de la Doctrine Monroe ?

 

Contexte et acteurs

Fondée en 1940 par Norberto Odebrecht, la société Odebrecht SA est surnommée le « Bouygues[i] brésilien ». Initialement spécialisée dans le Bâtiment et Travaux Publics (BTP) (1er au Brésil et 24e au niveau mondial), l’entreprise s’est, au fil du temps, largement diversifiée dans l’ingénierie, la pétrochimie, l’energie, etc. Elle réalise, en 2014, près de 40 milliards $ de chiffres d’affaires, opère dans 100 pays et emploie 180 000 personnes répartis 25 pays.

Depuis les années 90, grâce au soutien diplomatique de l’État brésilien, l’entreprise participe à plusieurs projets d’envergure en Amérique Latine, aux USA et en Afrique[ii]. En 2014, une enquête est ouverte contre Petrobras[iii], société brésilienne d’exploration et de production pétrolière. Les recherches conduisent les enquêteurs à Odebrecht. « L’affaire Odebrecht » est un scandale judiciaire qui a ébranlé l’Amérique du Sud à partir de 2015, impliquant 240 personnalités politiques et 77 cadres de la société.

L’enquête est dirigée par le juge Sergio Moro, qui est, à l’époque, procureur général du Brésil. Il est en charge de l’opération « Lava Jato » (lavage express, en portugais) qui vise à démanteler la corruption et le blanchiment d’argent qui gangrènent la vie politique et les sphères économiques du pays. Le juge Moro est diplômé de Harvard. Depuis 2007, il est également « Invité international » auprès du Secrétariat d’État des USA. Il visite ainsi plusieurs agences américaines chargées de lutter contre le blanchiment, dont la CIA. En 2018, il devient Ministre de la Justice au sein du premier gouvernement de Jair Bolsonaro.

En parallèle de quoi, nous avons un autre protagoniste important en la personne d’Andrew Weissman[iv]. Directeur de la Division criminelle, Section de la lutte antifraude, au sein du Department Of Justice américain, il est quant à lui en charge de mener les poursuites, aux Etats-Unis, dans le cadre de l’opération Lava Jato. Il apporte un soutien matériel, administratif et financier au juge Moro. Bien que son siège social soit au Brésil, les transferts d’Odebrecht sont réalisés à partir de l’un de ses comptes bancaires domiciliés à New York. Elle se place de fait sous la juridiction américaine. Elle sera poursuivi en vertu du Foreign Corrupt Practices Act. Cette loi permet, entre autres, l’extraterritorialité de l’application du droit américain.

 

Un double rapport de force

L’origine du rapport de force entre Odebrecht et le Department of Justice américain provient, d’une part, des relations historiques entre les deux pays, et d’autre part du développement insolent de cette société, qui s’est imposé comme champion international de la construction et vecteur de l’influence brésilienne.

Comme mentionné plus tôt, la première raison du rapport de force est d’ordre historique. Traditionnellement, l’Amérique du Sud est considérée comme le pré-carré américain. La doctrine Monroe d’abord, puis le « corollaire Roosevelt » au début du XXème siècle, théorisent et institutionnalisent l’approche interventionniste des États-Unis vis-à-vis de ce qu’ils considèrent comme leur zone d’influence naturel. Avec le corollaire Roosevelt, la défense des intérêts économiques prime (accès aux ressources naturelles, grands projets d’infrastructures, pérennité des partenariats) sur l’aspect purement géopolitique. Ainsi, l’interventionnisme en Amérique du Sud a souvent été motivé par la défense des intérêts économiques américains (American Fruit au Guatemala, ITT au Chili).

Toutefois, depuis les années 80, le Brésil a démontré une volonté hégémonique en Amérique du Sud[v]. Comme l’a souligné Rubens Barbosa, ambassadeur de 1994 à 2004 du Brésil à Londres puis à Washington : « l’Amérique latine constitue l’arrière-cour du Brésil, l’espace naturel d’expansion de ses entreprises ». Théorisée depuis le début du XXème par des dirigeants militaires tels que Mattos Meira[vi], le Brésil s’est doté depuis 30 ans d’une véritable stratégie pour influencer le destin de ses voisins[vii] (il possède une frontière avec tous les pays du sous-continent, excepté le Chili). A la fin du XXème siècle, alors que les États-Unis se concentraient sur le Moyen-Orient pour sécuriser leur approvisionnement en hydrocarbures, le Brésil a exercé un leadership régional en favorisant l’intégration régionale (Pacte de Rio, IIRSA, Unasur)[viii] tout en soutenant politiquement (Venezuela, Pérou, Bolivie) et économiquement, par exemple avec la création de la Banque Nationale de Développement Économique et Social (BNDES), les pays du sous-continent[ix].

La deuxième source du rapport de force est d’ordre économique. Les géants brésiliens (Petrobras, Embraer, Ambev, Odebrecht, Grupo OAS, etc.)[x] sont reconnus pour leurs savoir-faire et leurs compétences (32 entreprises brésiliennes figurent dans le classement Forbes 500 en 2015). Il va sans dire qu’en favorisant l’intégration régionale, le Brésil promouvait en réalité ses champions nationaux dans les pays environnants. Ainsi, ses fleurons profitaient des grands projets d’infrastructures financés par la BNDES, fer de lance de la diplomatie économique du Brésil, à l’instar des barrages hydroélectriques au Pérou et de construction de routes en Colombie.

Par ailleurs, depuis le milieu des années 2000, les grands groupes brésiliens, dont Odebrecht, se sont rapprochés[xi] des entreprises chinoises pour des projets communs (joint-venture)[xii] ou simplement avoir des approvisionnements à prix compétitif. Les échanges entre le Brésil et la Chine sont ainsi passés de moins de 1 milliards $ en 2000 à 250 milliards en 2013 (moins de 100 millions $ au Brésil en 2000, 40 milliards en 2013).

On comprend alors que la montée en influence d’une puissance étrangère, la Chine, dans son aire de contrôle soit perçue par les États-Unis comme une menace.

 

Une offensive américaine en trois points

Bien que le Président Trump n’affiche pas ouvertement une volonté d’intervenir dans le cours des affaires sud-américaines (absence au Sommet des Amérique en 2018[xiii]), on observe des ingérences indirectes et subtiles[xiv], au gré des relations – amicales ou tendues – qu’il entretient directement[xv] avec les chefs d’États (Venezuela, Argentine). Pour reprendre Roosevelt, « Parle doucement et porte un gros bâton ».

Affaiblir par le recours à l’extraterritorialité du Droit américain

Rapidement, le rapport de force penche en faveur de la justice puisque les dirigeants de la société, dont Marcelo Odebrecht, finissent par avouer les faits. Dès la mi-2015, la justice américaine, en usant du Foreign Corrupt Practices Act réussit à faire pression sur les dirigeants, les poussant à coopérer. Au total, plus de 77 cadres de Odebrecht dévoilera les montages et les personnes ayant bénéficié de faveur[xvi]. L’application de l’extraterritorialité de la Loi américaine permettra de faire pression également sur une banque suisse, qui rompra le secret bancaire et tendra un piège à l’un directeur d’Odebrecht. Ainsi, des institutions françaises, suisses, panaméennes, mexicaines ont collaboré avec le Department of Justice – quitte à outrepasser leur droit national[xvii] – pour éviter les sanctions américaines.

 Couper les ressources financières

A cause du scandale et cela avant même sa condamnation, Odebrecht ne peut plus soumissionner aux appels d’offres[xviii] dans près de 5 pays de la région. L’entreprise traverse alors une crise économique et managériale : les appels d’offres constituaient près de 60% de son activité, de nombreux chantiers prennent du retard, entrainant par conséquent des pénalités. Odebrecht gagnait régulièrement des contrats face à des entreprises américaines, renforçant au passage son influence [et celle des dirigeants brésiliens]. Dans la tourmente, l’entreprise est obligée de vendre à prix cassé ses actifs. L’une des premières ventes est faite au profit du fonds d’investissement américano-canadien Brookfield, dès 2017. En outre, Odebrecht finançait des campagnes électorales en Amérique du Sud et contribuait, en taxes et impôts, aux succès des politiques socialistes et anti-américaines. La fin de la manne financière qu’apportent les entreprises concernées par l’opération « Lava Jato », dont Odebrecht, a conséquemment affaibli les partis politiques lors des campagnes présidentielles et législatives de 2017 et 2018[xix].

Conduire une déstabilisation informationnelle tous azimuts

Entre 2014 et 2015, la polémique porta sur le clivage entre défavorisés et fortunés. Ces derniers tireraient d’avantage profit de la politique interventionniste que les classes populaires, initialement ciblées. Cette phase visait, d’abord, à cristalliser les frustrations autour des fleurons industriels brésiliens (principalement des grands groupes familiaux fondées depuis trois générations) et puis à persuader la population de l’échec de la politique distributive et volontariste des gouvernements socialistes. En somme, il s’agit des thèmes de la campagne de Jair Bolsonaro, ouvertement soutenu quatre ans plus tard par le Secrétariat d’État américain.

Dans un deuxième temps, il s’agira de faire de l’opération « Lava jato » un feuilleton médiatique. Le juge Moro a, comme en 2005, mis en place une réelle stratégie de communication pour médiatiser cette affaire. En étant en contact permanent avec les journalistes, les avertissant lors d’interventions policières, en diffusant des contenus de l’enquête – même lorsque cela est illégale ou les preuves non concluantes – le camp Odebrecht est perçu très négativement. Sur 516 000 mentions en ligne entre 2016 et 2018, seulement 10% des publications parlent positivement Odebrecht.

Le troisième temps consiste à faire fuiter sur les réseaux sociaux et dans la presse des audios de l’ancien président Lula pendant la campagne[xx], proche d’Odebrecht, et de diffuser des photos de politiciens affichant leur proximité avec les dirigeants de la société[xxi]. Pénalement, ces publications ne prouvent rien. Toutefois, l’impact dans l’opinion est dévastateur. Ainsi, cela a pour effet secondaire de désolidariser les soutiens étrangers[xxii] à Odebrecht, et aux autres entreprises brésiliennes. S’en suit des déclarations et des partages de preuves, que d’anciens collaborateurs « balancent » pour éviter d’être inquiétés par la justice américaine.

Sur fond de litige juridique, le camp américain a su profiter de cette occasion pour affaiblir ses opposants politiques dans la sous-région, renforcer sa position de « justicier » (soft power) et détruire un concurrent de taille dans les appels d’offres de construction, qui se rapprochaient dangereusement de l’adversaire chinois (smart power).

 

Une victoire américaine relative

De prime abord, les Etats-Unis sont sortis vainqueurs de cette bataille. En effet, le scandale Odebrecht a détruit l’image dont jouissaient les socialistes, la classe dirigeante économique et politique en Amérique du Sud. Par la même occasion, le scandale a poussé à la faillite une entreprise concurrente aux géantes américaines du BTP, affaibli le leadership brésilien auprès de ses alliés régionaux mais surtout permis l’arrivée au pouvoir de chefs d’états favorables à une présence américaine en Amérique du Sud.

En dehors des dirigeants et cadres d’Odebrecht, il n’y a eu que très peu de condamnations judiciaires. Toutefois, les personnalités politiques mentionnées – parfois aucune preuve ne vient corroborer les accusations – ont vu leur popularité et leur crédibilité entachées à jamais. Néanmoins, en fonction des derniers événements, la victoire américaine est à nuancer. Interdit de participer à des appels d’offres, Odebrech doit revendre ses actifs[xxiii]. Des grands projets tels que la centrale hydroélectrique de Chaglla (Pérou) et l’aéroport de Galeão (Brésil) sont revendus… à des groupes chinois[xxiv] ! De fait, ces investissements renforcent la position de la Chine comme partenaire économique de référence, au grand dam des États-Unis.

Au cours de la dernière décennie, l’interventionnisme états-unien en Amérique du Sud s’est mis au gout du jour en adoptant des tactiques modernes, mieux adaptées à l’évolution de mœurs mais également à la montée en puissance des pays : intervention humanitaire et social au Venezuela, pression juridique au Brésil, au Chili et au Pérou, pression par les Organisations internationales (FMI & Banque Mondiale) en Argentine.

L’affaire Odebrecht, initialement localisée au Brésil, a éclaboussée tout le sous-continent américain poussant à la démission le président péruvien, affaiblissant Dilma Roussef, et détruisant plusieurs fleurons brésiliens. L’arsenal employé et le modus operandi nous éclairent sur les nouvelles façons d’appliquer la Doctrine Monroe à l’ère de la mondialisation et de l’émergence de nouvelles puissances. Toutefois, des acteurs discrets, tels que la Chine ou Dubaï, ont réussi à acquérir à prix réduit les avoirs de la société, renforçant leur ancrage régional. On peut alors se demander si une stratégie de domination vielle de presque deux cents ans, la Doctrine Monroe, est adaptée dans un monde où les pays vassaux d’hier ont désormais des alliés puissants pour les soutenir vers leur rêve de grandeur ?

 

El Amine Souef

 

 

Notes

[1] Trois milliards de dollars de pots de vin, près de quatre milliards de dollars d’amende à payer (2,5 milliards au Brésil, presqu’un milliards pour la France, les Etats-Unis d’Amérique et la Suisse), 120 000 emplois supprimés, 77 condamnations, 12 pays concernées, 11 chefs d’Etats – anciens ou en exercice – impliqués, tels sont les chiffres du « scandale Odebrecht ».

[2] Odebrecht a demandé, en juillet dernier, à être placée sous redressement judiciaire pour retarder le paiement de sa dette (élevée à 18 milliards de dollars). De nombreux dirigeants politiques sud-américains ont vu leurs popularités entachées, changeant radicalement le paysage politique du sous-continent.

[i] ANDERSON, Perry, Au Brésil, les arcanes d’un coup d’État judiciaire, 2019.

 

[ii] FLUX, ARTIGAS, Alvaro, « Portrait d’entreprise. Conglomérats familiaux (1) Odebrecht », Flux, vol. 99, no. 1, 2015, pp. 58-69.

 

[iii] TV5MONDE, Brésil : le scandale Petrobras dans l’œil de la justice, 2017.

 

[iv] DEPARTMENT OF JUSTICE, The United States Charges against Odebrecht, 2016.

 

[v] THERY, Hervé, Diplomatie, commodities et soft power, la projection mondiale du Brésil, 2014.

[vi] MEIRA MATTOS, Carlos de, Brasil: Geopolítica e Destino, José Olympio, 1975, 109 pages.

 

[vii] OUALALOU, Lami, Brasília oublie le « complexe du chien bâtard », 2010.

 

[viii] LAMBERT, Renaud, Le brésil s’empare du rêve de Simon Bolivar, 2013.

 

[ix] MUGGAH, Robert & PASSARELLI HAMANN, Eduarda, « Le Brésil et sa généreuse diplomatie : un dragon amical ou un tigre de papier ? », International Development Policy, 2012.

 

[x] « La présence des multilatinas et grands groupes économiques en Amérique centrale (CA-4) », Publication des Services Économiques, Février 2018, Direction Générale du Trésor, p.10.

 

[xi] MACAUHUB, Officials from China Communication Construction Company visit Brazil, 2017.

 

[xii] US – China Economic and Security Review Commission, China’s Engagement with Latin America and the Caribbean, 2018.

 

[xiii] DOS SANTOS, Cathy, Diplomatie. Un Sommet des Amériques à l’ombre de Washington, 2018.

 

[xiv] ROUBY, Eric et SCHU, Adrien, « Rendre compte de la politique étrangère américaine à l’ère de Trump : le cas des relations avec l’Amérique centrale et la Caraïbe », Études caribéennes

 

[xv] CASADO, Francesc, Le Brésil, la Caraïbe et la doctrine Monroe, 2019.

 

[xvi] GALLAS, Daniel, Brazil’s Odebrecht corruption scandal, 2017.

 

[xvii] MELLO, Igor & al., Lava Jato teve acesso clandestino a sistema de propina da Odebrecht… – Veja mais em, 2019.

 

[xviii] Global Construction Review, Odebrecht pulls out of Panama bridge scheme amid bribery probe, 2016.

 

[xix] LIBERATION, Brésil : des magistrats auraient conspiré pour empêcher le retour de Lula, 2019.

 

[xx] GREENWALD, Glenn & Al., How and why the intercept is reporting on a vast trove of materials about brazil’s operation car wash and justice minister Sergio Moro, 2019.

GREENWALD, Glenn & Al., Até agora tenho receio, 2019.

 

[xxi] GATINOIS, Claire, Au Brésil, des révélations sur l’opération « Lava Jato » ternissent encore l’image de la justice, 2019.

 

[xxii] DURAND, Francisco, Odebrecht. la empresa que capturaba gobiernos, Fondo Editorial PUCP, 2019, 300 pages.

 

[xxiii] EPOCA NEGOCIOS, Efeito Lava Jato emperra venda de ativos de empreiteiras, 2017.

 

[xxiv] ELIOTT, Lucind, Beyond Soybeans and Samba: China’s Future in Brazil, 2017.