La dimension informationnelle de l’intervention turque au ROJAVA (Syrie)

La dimension informationnelle de l’intervention turque au ROJAVA (Syrie)

 

Nous savons avec la confirmation du 11 Septembre 2001 que le champ de bataille traditionnel sur le terrain se voit complété par celui plus incertain, moins facile à maîtriser, de la dimension informationnelle ou infoguerre. De cet élargissement des possibilités d’action offensives comme défensives, est apparu le concept de guerre cognitive, intervenant en force sur les canaux de production de connaissance aval que sont les média audiovisuels, avec la caisse de résonance des réseaux sociaux sur internet.

 

Un échiquier complexe

Il n’est pas question ici d’actions portant sur le contenant, les cyberattaques portant sur les infrastructures de l’information, mais de la charge cognitive du contenu, la nature et la matière de l’information. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais la transformation numérique moderne constitue un levier puissant relativisant  la notion même de puissance, dans la mesure où ce monde immatériel peut agir directement sur l’efficacité de la puissance. Conférer par exemple à des entités non étatiques, privées, une capacité de puissance systémique, défensive comme offensive, qu’elles n’étaient pas en mesure d’acquérir dans le passé.

Si l’intervention turque au ROJAVA – assimilé selon les forces en présence soit à un Kurdistan démocratique quasi indépendant ou au contraire à un repaire de terroristes – fait particulièrement polémique, c’est en raison du contexte particulier attaché à l’échiquier syrien. De multiples parties prenantes s’y mesurent, intervenant sous leur propre bannière ou par « proxy » interposé (milices, experts-volontaires…) au service d’une cause qui leur est propre : la reconnaissance internationale d’un état-nation pour ce qui est des kurdes par exemple, et pour d’autres les enjeux sécuritaires liés aux approvisionnements en hydrocarbure.

 

Caractérisation du type d’affrontement

L’enjeu pour les puissances occidentales et la Russie est de ne pas atteindre – par la déstabilisation de la Syrie – un point de non-retour en matière de gestion du conflit, conduisant à une situation chaotique comparable à celle de la Lybie se propageant à tout le Moyen-Orient. Pour les acteurs majeurs – dont la Turquie fait partie – il s’agit de cantonner le niveau d’intervention coercitive juste « sous le seuil » ; dans ce que certains nomment l’« infra-guerre ». Dans ce cas précis, après une courte phase de tension faisant parler les armes pour lever le doute quant à la détermination des acteurs prenant l’initiative stratégique.Le caractère disproportionné des forces conventionnelles en présence entre un état turc souverain et les milices d’une nation kurde répartie sur trois pays, renforce d’autant plus pour cette dernière la nécessité de porter l’affrontement sur le terrain immatériel de la guerre informationnelle et cognitive. Selon Jacques Baud, “les stratégies asymétriques n’ont pas pour objectif de maximiser la violence, mais d’infliger une douleur juste suffisante pour provoquer une sur-réaction [des opinions publiques], en jouant sur l’image et l’impact émotionnel”.

C’est sur le champ informationnel, la gestion des perceptions et émotions, que la faction pro-kurde a les meilleures chances de porter les coups les plus rudes aux Turcs, en lui permettant d’optimiser son efficacité stratégique à moindre frais. C’est donc dans le domaine de l’immatériel qu’intervient la convergence tactique des principales opérations de confrontation directe ou indirecte. Cet affrontement est pleinement hybride également, au sens où il s’agit d’une combinaison entre différentes formes d’opérations la plupart du temps décentralisées pour accentuer le brouillard de guerre, conduites par des acteurs hétérogènes via des relais d’influence (les réseaux sociaux et organes de presse) et des caisses de résonance (les communautés médiatiques, activistes).

La complexité de ce type d’affrontement faisant la part belle aux agendas cachés, résulte de l’atténuation importante de la capacité pour chaque belligérant d’identifier clairement la nature civile ou militaire de forces et ressources potentiellement hostiles sur le terrain ou sur le champ de l’information. Et ce en dépit des postures officielles intervenant sur le champ diplomatique, notamment dans le camp occidental. Dès lors, la frontière reste ténue entre des actions pouvant relever de la violence organisée ou spontanée, le terrorisme, la (cyber)criminalité et les opérations de combat, dès lors que la présentation qui en est faite relève de la plus complète partialité, en jouant déformant les perceptions et faisant appel au registre de l’émotion. Conséquence de cette ère de post-vérité, le crible du fact-checking est plus que jamais de mise, pour que les opinions publiques ne succombent pas à cette « pandémie de crédulité ».

Pour éviter toute controverse inutile, nous préférons détailler la nature de l’opération employée, la cible visée et l’effet ou comportement final recherché, sans préjuger de l’origine de l’opération concernée, sauf si bien sûr il y a communication par la faction qui l’entreprend. Des huit champs d’application de l’affrontement hybride, nous écartons dans cet article les opérations des forces armées régulières, forces spéciales, supplétifs (ou experts-volontaires), soutien aux insurrections/contre-insurrections, guerre économique, pour nous concentrer sur les trois derniers : la guerre de l’information et la propagande, mais aussi les cyber opérations et la diplomatie, dans la mesure où ces deux derniers champs produisent des effets relevant de la guerre cognitive systémique. Précisons que le périmètre d’analyse de cet article est moins de savoir qui a tort ou raison dans les opérations relevées, que d’identifier en quoi elles participent de la guerre cognitive et quels sont les principes d’influence – couronnés de succès ou pas – actionnés par les protagonistes.

 

Un affrontement cognitif à large spectre

Les actions en support d’une stratégie manifeste d’encerclement cognitif par les deux factions couvrent un large spectre. Elles s’appuient sur l’application de certains principes d’influence sociale, tels que la perception contrastée et la réciprocité sociale, ou bien encore les principes de cohérence attitude-comportement, de preuve sociale (imitation), d’autorité, de sympathie et de rareté. La faction pro-kurde se trouve en posture du faible au fort, mais cela n’implique pas un désavantage préjudiciable à son efficacité stratégique, en particulier sur le long terme. En effet, elle peut tout-à-fait être en mesure de remporter l’affrontement sur le champ cognitif, quand bien même elle subirait une défaite conventionnelle sur le terrain. Rappelons qu’il est question ici d’infoguerre par le contenu, c’est précisément ce sur quoi elle porte ses efforts, et met en musique le plus de moyens par ses relais d’influence.

Nous retrouvons tout d’abord au ROJAVA les trois catégories d’actions en affrontement hybride qui interviennent particulièrement dans la dimension informationnelle du conflit :

  • la gesticulation de forces armées conventionnelles sur le terrain avec la gestion des perceptions associée ;
  • la « dissimulation » de certaines opérations ou actions de crimes de guerre ;
  • la désinformation au sens large ou l’intoxication, voire la propagande déterminées en fonction de la cible à laquelle elle est destinée.

 

La Turquie prend l’initiative stratégique

La première constatation est le soin méticuleux apporté par la Turquie dans la gestion de la perception de ses opérations. A commencer par la communication faite et le choix des mots employés. Le 8 octobre 2019, la Turquie diffuse un fascicule en 10 points détaillant les objectifs assumés de son intervention, avec un certain nombre de justifications. Certains de ces points ne résistent pas à l’épreuve du fact-checking :

  • massacre par le PKK de 40 000 Turcs : les chiffres recoupés portent en fait sur 8000 policiers et 7000 civils ;
  • protection de la frontière des attaques des PKK-PYD/YPG et DAESH : il n’existe pas d’éléments de DAESH dans les zones nord-est concernées ;
  • réinstallation des réfugiés syriens dans les zones sécurisées.

Le dernier point est à noter car la bande de territoire occupé en zone frontière ne permet pas, selon les Turcs, de réinstaller plus d’un à deux millions de personnes, tandis que le complément jusqu’à hauteur de 3 millions serait réinstallé plus au sud jusqu’à une ligne Raqqa – Deir ez-Zor. La cartographie diffusée est très explicite. L’objectif final de la Turquie d’après la carte fournie, est donc de réinstaller tous les réfugiés syriens en Syrie.

Le fascicule expose graphiquement l’effet final recherché sur les réfugiés syriens (se réinstaller volontairement en Syrie) tout en ne communiquant que sur l’étape intermédiaire en cours. Il inclut des éléments chiffrés relevant plutôt de la propagande pour son opinion publique, et plutôt de l’intoxication à destination de la communauté internationale pour ce qui concerne DAESH, ainsi que de l’influence pour rassurer les opinions occidentales : « Je règle définitivement la question des réfugiés syriens en sécurisant tout le ROJAVA syrien avec mon armée membre de l’OTAN, ce qui permet de les réinstaller pour éviter qu’ils émigrent en Europe ! ».

 

#OperationPeaceSpring contre #TurkishInvasion

Rien n’est laissé au hasard du côté turc, en matière de nommage des opérations. Après « Rameau d’Olivier » et « Bouclier de l’Euphrate » portant sur la frontière nord-ouest de la Syrie, l’opération en cours complétant la sécurisation turque au nord-est est baptisée « Source de Paix ». Après avoir fait parler les armes, le risque pris par la Turquie est de s’exposer inconsidérément à une contre-attaque cognitive utilisant le principe de perception contrastée, mettant en avant le caractère guerrier de l’opération. La phase coercitive se devait donc de se réduire au strict minimum, ce qui a bien été fait.

La faction pro-kurde ne manque pas de contre-attaquer avec la promotion du hashtag #TurkishInvasion sur les réseaux sociaux. Ce hashtag est particulièrement efficace car il ne porte pas directement sur l’attaque en tant que telle mais sur l’invasion. Par conséquent, l’arrêt des hostilités ne diminue pas son facteur d’efficacité (la capacité d’indignation de la communauté internationale) contrairement à un hashtag tel que #TurkishAttack qui aurait très rapidement perdu sa légitimité dès cessation du feu.

 

315 000 « volontaires » syriens relocalisés dans la « zone-de sécurité »

Les autorités turques font état du « retour volontaire » de plusieurs centaines de milliers de réfugiés syriens dans leur pays. Plusieurs media mettent en avant des mesures de chantage et menaces de la part des Turcs, ce qui s’apparente plus à de la relocalisation forcée, pour ne pas parler de déportation. Autrement dit dans les faits : « la Syrie ou la prison en Turquie ». Pour autant, l’association Amnesty International n’aurait enregistré qu’une vingtaine de cas de relocalisation forcée. La signature par les réfugiés de contrats de « retour volontaire » pose évidemment question. La polémique principale cependant porte sur le fait de la réinstallation prématurée des réfugiés syriens alors que la région n’est pas encore totalement sécurisée, plutôt que sur la question d’un départ volontaire ou forcé.

L’objectif de Recep Tayyip Erdogan qui communique sur le sujet avant même le lancement des opérations terrestres en Syrie, est la réinstallation des réfugiés du côté syrien de la frontière. Il sait la recevabilité favorable de cet argument auprès des puissances occidentales. Le comportement idéal recherché par Ankara est une démarche volontaire de la part des réfugiés syrien dont le poids accumulé (3,6 millions) en Turquie n’est pas sans poser un sérieux problème. Pour ce faire, la zone de réinstallation doit être suffisamment stable et démilitarisée pour attirer les réfugiés, et permettre ainsi le travail des organisations humanitaires qui se sont retirées de la zone de conflit, pour alléger le poids du soutien turc.

Cette opération d’influence d’Ankara mise aussi sur le principe de réciprocité sociale vis-à-vis des réfugiés et par extension des organisations humanitaires internationales, permettant de créer artificiellement une obligation envers la Turquie : il est difficile de « refuser le gain d’une vie meilleure en toute sécurité dans son pays », ce qui oblige d’une certaine manière ceux qui en bénéficient, à considérer l’organisateur avec bienveillance. Si ce « deal » est accepté, cela permettrait à Ankara d’obtenir en retour à la fois une atténuation des tensions dans cette région par sécurisation de la frontière turque et d’y développer des échanges commerciaux, tout en s’érigeant en promoteur efficace de la paix auprès de la communauté internationale, et des associations humanitaires en particulier.

Mais cela permettrait aussi à la Turquie d’esquiver un éventuel chantage financier de la part de l’Union Européenne (6 milliards de dollars octroyés après l’accord signé en 2016 pour l’accueil des réfugiés), dont la garantie financière n’est pas pérennisée suite à la rupture par la Turquie de cet accord le 22 juillet 2019 : « La Turquie mérite une certaine reconnaissance pour l’accueil .de 3,6 millions de réfugiés syriens depuis plus de 8 ans, mais elle ne peut utiliser cette générosité comme excuse pour bafouer les lois internationales en déportant des populations civiles dans une zone de conflit ». L’avertissement européen est certes très clair, mais les zones de réinstallation promues par la Turquie au ROJAVA ne disposent pas aujourd’hui des infrastructures immobilières et sanitaires nécessaires… Elles restent donc à financer et bâtir.

 

Un projet-pilote : la nomination d’un nouveau conseil municipal à Tel Abyad

En matière d’influence, le principe de la preuve sociale peut se révéler payant s’il est utilisé intelligemment, car convenablement médiatisé, le signal est de nature à rassurer une communauté internationale inquiète de l’initiative guerrière turque. Ainsi, Ankara communique sur un conseil municipal local constitué depuis le 27 octobre dans la ville-frontière syrienne de Tel Abyad, récemment « libérée des terroristes de l’YPG/PKK ». L’information est diffusée par plusieurs médias en ligne, utilisés comme relais d’influence. La cible visée est triple : d’une part le lectorat proche de la Turquie qui peut prendre appui sur cette information se présentant comme factuelle pour contre-argumenter si besoin (champ de la propagande), le lectorat occidental – et ses dirigeants en particulier – qui peut ainsi être rassuré sur les « intentions véritables » de la Turquie en matière de stabilisation de la situation dans la région (champ de l’influence) ; mais aussi les trois millions de réfugiés syriens en Turquie, pour qui cela doit constituer un signal fort encourageant à terme le retour dans le pays d’origine (champ de la manipulation).

Le Conseil nommé est présenté comme représentatif de tous les groupes religieux et ethniques de la région. Abdurrahman Mustapha, par ailleurs élu « chef du gouvernement de transition de la Syrie » précise qu’il sera fait de Tel Abyad un exemple et une ville-pilote ». Devançant les critiques occidentales, il déclare que les pays occidentaux peuvent argumenter sur le fait qu’avant l’intervention turque, la région à l’est de l’Euphrate était déjà stable, mais que cette « stabilité » était due à la protection militaire. Il ajoute : « Nous allons reconstruire la ville de manière démocratique et le montrer au régime [syrien] et au monde entier. Les Syriens désirent élire démocratiquement leur propre administration dans toute la Syrie, comme ils l’ont fait à Tel Abyad ».

Créer un standard ex-nihilo avec un projet-pilote, l’établir comme preuve sociale pour entraîner un effet d’imitation et pouvoir ensuite mieux dénoncer les déviants qui refuseraient cette « chance offerte », c’est tout l’enjeu pour la Turquie de cette expérience qu’elle espère réussir. En fond de tableau pour Ankara, le comportement final recherché chez les réfugiés syriens est le retour au pays dans un contexte de normalisation que seule la Turquie serait en mesure d’offrir par ses actions énergiques, un jeu subtil d’influence en vertu duquel ce qui est rare est désirable et à saisir au plus vite (principe de preuve sociale complété ici par le principe d’exception).

Peut-être s’agit-il pour la Turquie de l’action qui a le plus de chance de réussir et dont elle peut tirer le plus de bénéfices à la fois pour elle et sur le plan international, car une réussite ne manquerait pas d’entraîner l’adhésion des pays occidentaux, pour qui la question des réfugiés est très sensible. Recep Tayyip Erdogan ne s’y trompe d’ailleurs pas et joue habilement sur cet échiquier en soufflant le chaud et le froid : « si les pays européens refusent de soutenir le projet de zone-tampon au ROJAVA permettant la réinstallation massive des réfugiés syriens, alors il n’y a pas d’autre alternative que d’ouvrir les frontières de la Turquie et les laisser partir vers l’Europe ».

Face à cette posture, il est clair que les pays européens sont beaucoup moins enclins à l’examen minutieux des conditions de renvoi des réfugiés syriens dans leur pays, quand bien même celles-ci se ferait en déplaçant d’autres populations présentes dans les zones de réinstallation (épuration ethnique) et au détriment de la souveraineté syrienne par l’occupation de toute la partie nord de son territoire.

 

L’instrumentalisation du sport, un exemple d’application du principe d’autorité

La « militarisation » des succès sportifs turcs par le salut militaire fièrement exécuté face caméra ne manque pas de faire polémique dans les milieux du sport et au-delà. Au premier rang desquels l’UEFA, mettant dans l’embarras Philip Townsend, son responsable presse, obligé de rappeler que « le règlement de son organisation interdit toute référence politique ou religieuse ». Il s’agit ici de montrer que la communauté nationale turque est forte, fait bloc et reste unie aux côtés de ses soldats en opération.

A Paris demandant des sanctions, la fédération turque enfonce le clou en tweetant « les joueurs ont dédié leur victoire à nos valeureux soldats ainsi qu’à nos militaires et concitoyens tombés en martyrs », et le ministre turc des sports d’exhiber une photo d’Antoine Griezmann faisant le salut militaire à Emmanuel Macron (lors de sa remise de Légion d’Honneur) en déclarant que « ceux qui n’ont rien dit quand Griezmann faisait ce salut militaire cherchent maintenant à trouver un sens différent au magnifique salut que nos joueurs ont effectué ».

En effet-miroir du principe d’autorité utilisé par la Turquie dans le milieu sportif, nous trouvons en face l’ Appel au boycott par des intellectuels, pour « lutter contre l’épuration ethnique des kurdes au ROJAVA ». Cette variante qui s’apparente à l’effet « blouse blanche », vise à faire appel et impliquer des autorités de prestige, de connaissances ou morales, pour imposer un point de vue plus difficilement réfutable. Nous retrouvons donc de nombreuses personnalités telles que le Professeur Noam Chomsky ou l’artiste Brian Eno, appelant au boycott de la Turquie sur les cinq axes suivant : livraisons d’armes ciblant principalement le Royaume-Uni, tourisme en Turquie avec boycott des compagnies aériennes Turkish Airlines, SunExpress et Pegasus, activités culturelles d’artistes étrangers en Turquie, activités académiques comme la recherche et la coopération avec les universités turques, produits et biens de consommation de sociétés turques dans la restauration, l’énergie l’automobile…

 

Quand l’agitation d’apparence cache la désinformation : l’incendie d’un consulat turc

Le 27 octobre 2019 apparaissent des tweets concernant « l’incendie du consulat turc à Milan » par « des kurdes italiens et un grand nombre d’Italiens » : il s’agit ici en apparence d’une opération d’agitation hybride combinant astroturfing et action criminelle visant à dissimuler le caractère commandité de l’action en la faisant passer pour un mouvement d’opinion spontané. Mais une analyse rapide permet de débusquer une – bien maladroite – action de désinformation, car la photo diffusée est extraite d’une vidéo datant de début 2016, manifestation pacifique utilisant des artifices pyrotechniques, sensiblement sur le même sujet et ciblant le même acteur, mais qui n’a donc rien à voir avec les opérations au ROJAVA de 2019…

 

La question des crimes de guerre turcs

Utilisation du phosphore blanc, d’armes chimiques… S’agit-il d’une dissimulation de la part de la Turquie, ou d’une tentative d’intoxication de la part de ses adversaires ? La polémique contre la Turquie s’intensifie le 26 octobre avec les déclarations de l’ancienne enquêtrice sur les crimes de guerre à l’ONU Carla del Ponte, lors d’une interview. Elle pointe du doigt le manque de détermination des pays occidentaux face à la Turquie en raison d’une instrumentalisation des réfugiés « utilisés comme monnaie d’échange » par Ankara, en réclamant des investigations poussées sur ce sujet.

Une série d’articles de presse met en avant les exactions turques. Il y est question d’une campagne de « terreur » menée par « la Turquie et ses mercenaires djihadistes, dont l’Armée Libre Syrienne » : destruction des infrastructures sanitaires, « changements démographiques » avec l’installation de djihadistes et leur famille… La raison majeure de ces exactions pointée par la faction pro-kurde est que « les perspectives politiques engagées par les Kurdes avec le processus de démocratie directe sont craintes par les nationalistes et islamistes turcs ». L’argumentaire d’influence utilise plusieurs principes : celui de sympathie (susciter l’attention des cercles dont on est proche), de rareté (l’expérience unique de fonctionnement d’une démocratie directe dans une région dominée par l’autoritarisme) et preuve sociale (une norme démocratique est défendue pour mieux dénoncer l’adversaire qui ne s’y conforme pas).

Un principe de la théorie du renforcement (Skinner) est aussi à l’œuvre pour entraîner l’adhésion des pays démocratiques ; celui qui fait qu’à valeur égale, la crainte de perdre – ici l’acquis politico-sociétal de la démocratie participative kurde – est toujours plus forte que l’envie de gagner. Si la question des crimes de guerre était avérée et tranchée définitivement en défaveur de la Turquie, celle-ci n’en remporte pas moins une victoire tactique, en ce sens où Carla del Ponte considère que l’action énergique des tribunaux internationaux lors des précédents conflits yougoslaves et rwandais paraissait suffisante pour dissuader toute faction de commettre de tels crimes. Si tel n’est pas le cas au ROJAVA, alors le manque de volonté de la communauté internationale révèle non seulement que les opérations d’influence de la Turquie portent leur fruit, mais aussi que les occidentaux – et en premier lieu les Etats-Unis – peuvent s’asseoir sur leurs principes au nom d’un intérêt supérieur : ne pas déstabiliser l’OTAN en condamnant l’un de ses membres pour le jeter dans les bras de la Russie, au moment où la Russie reprend la main sur l’échiquier diplomatique.

 

Une voix occidentale presque inaudible

« D’un côté vous [la communauté internationale] les considérez comme des terroristes et comprenez notre position, et de l’autre vous n’approuvez pas cette opération. La Turquie fait de son mieux pour résoudre ce problème au sein de la communauté internationale. Et cela devait être fait parce qu’il n’y avait pas d’autre issue » déclare le ministre des Affaires Etrangères turc. Malgré les demandes de la France et de l’Allemagne, le conseil de l’OTAN n’a pas pris position. Son Secrétaire Général Jens Stoltenberg à Ankara fait au contraire l’éloge de la Turquie, coupant court à toute voix discordante. Pour le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France se pose aussi le problème des ressortissants nationaux prisonniers, précédemment engagés dans les milices djihadistes : le 5 octobre après la demande américaine faite aux membres de la coalition internationale de retirer leurs ressortissants du ROJAVA, la France et l’Allemagne refusent tandis que le Royaume-Uni demande leur transfert en Irak. Les Etats-Unis communiquent le lendemain sur le transfert de leur responsabilité envers les djihadistes au profit de l’autorité turque. L’épée de Damoclès des djihadistes européens n’incite donc pas non plus au bras de fer avec la Turquie, d’autant plus qu’elle a communiqué qu’elle libérerait les prisonniers pour lesquels les charges retenues ne seraient pas convaincantes après examen. La voix de l’Union Européenne est par conséquent neutralisée et sa capacité d’influence sur le dossier syrien considérablement affaiblie.

 

La nouvelle donne

La Russie en revanche, après avoir s’être assurée de l’allégeance de l’YPG à la République Arabe Syrienne sur la base aérienne de Hmeimim, prend possession des bases abandonnées par les américains, illustrant le nouveau rapport de force au Levant. La Syrie bien que dénonçant l’intervention turque, réussit à libérer un quart de son territoire. La Turquie est en train de régler son problème de terrorisme kurde et peut-être également la difficile question des réfugiés syriens tout en conservant sur l’Occident l’atout du sort à réserver à ses ressortissants djihadistes prisonniers.

 

 

Philippe Gensou