La guerre informationnelle sur les attaques de requins autour de l’île de la Réunion

La guerre informationnelle sur les attaques de requins autour de l’île de la Réunion

 

Depuis 1958, L’International Shark Attack File (ISAF) récence les accidents humain-requin. Ainsi, il a dénombré plus de 6 200 interactions depuis le début de sa création auxquelles ont été rajoutés des témoignages remontant au XVIème siècle. Au cours de la dernière décennie, force est de constater une recrudescence des conflits Homme-Requin dans toutes les mers du globe. Si c’est aux Etats unis que l’on dénombre le plus d’attaques, notamment au large des côtes de Floride, L’île de la Réunion est depuis 2011 sous le feu des projecteurs médiatiques avec  des attaques meurtrières répétées (11 décès pour 24 attaques). Dans ses statistiques, l’ISAF confirme  la dangerosité des côtes réunionnaises. En effet, ce score funeste est cinq fois plus élevé à l‘île de la Réunion que dans le reste du monde (60% vs 6 %)1.   La crise requin pèse indéniablement sur le développement économique et touristique de l’île. Un rapport réalisé en 2014 par un cabinet conseil (SAGIS) pour le compte de la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DEAL) évalue à environ 33 millions € de pertes de revenus, soit 12% de la recette touristique totale de l’île (~310 millions € en 2014). Outre les conséquences économiques, la « crise requin » a fractionné la société réunionnaise au même titre qu’elle a suscité pour une partie des acteurs une défiance envers les pouvoirs publics notamment au regard de la gestion opérationnelle de la crise.

 

L’année 2011, un tournant dans la prise de conscience

Les attaques successives et meurtrières de 2011, particulièrement sensationnelles au regard par exemple de la personnalité d’une des victimes (Mathieu Schiller, ancien champion de La Réunion de bodyboard) ont conduit les pouvoirs publics, dans un contexte de relation tendue entre d’un côté les usagers de la mer (surfeurs, pécheurs, baigneurs, professionnels de sports nautiques)  et de l’autre les scientifiques et les défenseurs de la cause des requins (Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) ou les puissantes organisations comme Sea Shepherd Conservation Society (SSCS) et  Shark Angels (SA) …), à promulguer en 2013 un arrêté préfectoral interdisant la pêche traditionnelle assortie de la commercialisation de la chair de requins. La baignade et la pratique de sports nautiques en dehors du lagon sont aussi soumises à une réglementation (non pas à une interdiction).

Des fonds publics ont été engagés (~10 millions € depuis le début de la crise)  dans le cadre d’un  « plan d’urgences »   couvrant un champ d’interventions large :

  • Mise en place d’un programme de recherche entre 2011 et 2015 de «  Connaissances de l’écologie et de l’HAbitat de deux espèces de Requins Côtiers » (CHARC) pour étudier le comportement et les phénomènes de migration des requins « bouledogues » et « tigres ».
  • Des dispositifs de sécurisation : Encadrement des surfeurs au travers de « Vigie Requin » (périmètre d’activités délimité, assistance de plongeurs soutenus par des drones et patrouilles en zodiac), installation de « drum-lines »2, pose de filets anti-requins, prélèvement contingenté des deux espèces menaçantes.
  • Des actions de prévention : La collecte des signalements de requins avec les Centres Régionaux de Surveillance et de Sauvetage (CROSS), panneaux d’informations sur les lieux de baignades, rappel à la vigilance des autorités au moment des vacances scolaires.

 

Des controverses qui cristallisent la société réunionnaise

La « crise requin » donne jour à de multiples controverses dans l’île. Les surfeurs et les scientifiques s’affrontent sur les causes et leurs responsabilités respectives. Les professionnels du tourisme (hôteliers, pêcheurs traditionnels, clubs de plongée) clament une baisse de chiffre d’affaires de l’ordre de 30 à 50 % pour les cinq dernières années et ils considèrent que les mesures de sécurité mises en œuvre par les pouvoirs publics sont insuffisantes pour faire « pivoter » positivement l’image de la destination « Réunion ». Les associations de lutte contre la « crise requins » reprochent quant à elles aux pouvoirs publics leur manque de transparence dans les travaux issus des programmes scientifiques (ex : CHARC) et le statut quo devant l’absence de résultats alors que les attaques mortelles n’ont pas cessé depuis.

Elles revendiquent la levée des interdictions (pêche traditionnelle et commercialisation de la chair de requins), la refonte de la réserve marine et la capacité pour l’homme à réinvestir le monde des requin (ex : pêche en eaux profondes). Certains politiques (pour des raisons électoralistes) et décideurs considèrent quant à eux que la « crise requin » n’est pas une spécificité réunionnaise et que l’île Maurice pourtant proche (moins de 230 kms) serait tout aussi concernée mais qu’elle saurait mieux gérer sa communication pour limiter les impacts négatifs sur son image de destination touristique. Une croyance qui trouverait son origine dans la crise du chikungunya de 2006.

En effet, alors que l’île de la Réunion enregistrait 200 000 cas et 93 décès au plus haut de la crise, l’île Maurice annonçait pour sa part 1 200 cas et 1 décès. Pour ce qui est des attaques de requins non provoquées, les voisins mauriciens déclarent ne déplorer aucun décès.  D’ailleurs, la rareté du phénomène fait qu’il n’existe pas de base de données. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Le premier est d’ordre géologique. En effet, contrairement à la Réunion, L’île Maurice bénéficie d’un grand lagon et d’un relief sous-marin en pente (conséquence de l’enfoncement progressif d’une île vieille de 10 millions d’années contre 2 millions d’années pour la Réunion). Deux raisons qui maintiennent les requins « à distance ». La seconde explication réside dans la pratique de la pêche traditionnelle et enfin la dernière raison est liée à une moindre pratique de sports nautiques hors des lagons. La presse (locale, nationale et internationale) ainsi que les réseaux sociaux entretiennent les tensions par la médiatisation du phénomène et la stigmatisation de tel ou tel acteur (ex : les surfeurs). Enfin, l’opinion publique réunionnaise soutient majoritairement la réserve nationale marine  (RNMR) au titre de la préservation de la faune récifale et de sa biodiversité, mais aspire à un plus libre accès à la mer au regard de la pression anthropique liée à la réduction du linéaire de plages.

 

Une guerre de l’information orchestrée sur les réseaux sociaux

La diversité des acteurs, leurs visions et leurs représentations des  enjeux (sécurité de la population, ré autorisation pour les usagers de la mer d’exercer leur activité, respect de l’environnement et du maintien de la ressource halieutique, rétablissement de l’image de la destination « Réunion », restauration de l’économie de la mer et du tourisme) ne coïncidant pas, les stratégies mises en œuvre visent à revendiquer pour chacun des zones d’influence, à rechercher l’adhésion voire à « corneriser » les groupes antagonistes. De ce point de vue, les travaux menés par la DEAL « les acteurs sociaux de la crise requins » amènent un éclairage intéressant sur le jeu des interactions réciproques et de fonctionnement. A titre d’exemple, la communauté scientifique se perçoit proche des organismes tels que l’Institut Régional de Développement Durable (IRD2), de la Direction de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DJSCS) ou de la ligue de voile et dans le même temps totalement éloigné de la ligue de surf. Les usagers de la mer pour leur part se sentent très proches des ligues de sport ou de l’IRD2 et aux antipodes pour ce qui est de la DJSCS.

Le choix des supports médias, essentiel dans cette guerre de l’information a conduit les acteurs en présence à adopter des stratégies de communication plus ou moins efficaces :

  • Les associations d’usagers utilisent systématiquement Internet, les réseaux sociaux (Facebook et blogs). Ils sont présents dans les reportages TV pour partager leurs observations, leurs expertises « de terrain ».
  • Les acteurs de la protection de l’environnement se sont adressés à la population via les pétitions. Ils ont également rédigé des courriers de dénonciation et engagé des actions de lobbying auprès du gouvernement et des instances européennes.
  • Les acteurs économiques ont privilégié les conférences de presse.
  • Les services de l’Etat ont opté essentiellement pour les sites d’informations dédiés (ex : info-requin.re).

Comme le souligne l’étude sociologique « Mieux connaître pour mieux agir – Approche sociale de la crise requin », l’absence de « leader » de l’information capable de recueillir et diffuser immédiatement une information claire, crédible et exhaustive, nourrit les croyances collectives et contribue à passionner le débat.

 

Les doutes émis sur l’amorce de sortie de crise par l’Etat

L’annonce faite par le Président de la République en octobre dernier de ré ouvrir l’océan aux usagers d’ici 2022 suscite de nouveaux débats sur l’île. En effet, si l’Etat semble amorcer un changement en autorisant dès l’année prochaine la « sortie » des surfeurs (à condition de porter un bracelet « anti-requin » et de respecter une charte de bonnes pratiques) et les baignades dans des lieux localisés, les observateurs locaux soulignent un nouvel élément de langage dans le discours du politique avec la notion de gestion du « risque requin » plutôt que  « crise requin ».  Par ce glissement sémantique, les pouvoirs publics préparent selon eux un retour à la normalité. De leurs côtés, les associations de lutte contre la « crise requin » font entendre leurs voix, fustigeant ces mesures qui ne sont pas de nature à régler durablement la crise et ainsi redonner l’océan aux réunionnais. A leurs yeux, au-delà du discours de banalisation qui n’est pas à la hauteur des enjeux en terme économique et d’image pour l’île,  aucune des mesures réellement efficaces n’a été annoncée : reprise de la pêche  (dans  les zones sanctuaires) pour renforcer les dispositifs de protection, autorisation de la commercialisation de chair de requin alors même qu’un rapport publié par la préfecture a démontré dès 2017 l’absence de ciguatoxines ( ciguatéra) auprès de la d’un échantillon de quatre-vingt-dix  requins présents à la Réunion. Cette même toxine qui avait justifié la décision d’interdire la vente de chair de requins en 1999.

Alors que les pouvoirs publics sont dans la recherche permanente de l’équilibre entre transparence et responsabilité avec pour effet d’être perçus comme peu audibles, que les associations de défense de l’environnement (Sea Shepherd, Vie Océane, Longitude 181, Fondation Brigitte Bardot)  semblent rester pour l’heure  « en  réserve » compte tenu du maintien de la politique de préservation des requins, les associations de lutte contre la  « crise requin » (Océan Prévention Réunion (OPR), Prévention Requins Réunion (PRR) ou encore Protégez Nos Enfants (PNE) aguerries depuis six ans aux méthodes de militantisme digital (exemple), affichent  quant à elles une détermination à poursuivre la guerre informationnelle.

Jean-François Welmant

 

 

1 Association sauvegarde des requins.

2 Dispositif de pêche sélective à partir d’une ligne verticale fixe comportant un seul hameçon et un seul appât.

Sources principales :

A. Jaccoud, Etude sociologique « Mieux connaître pour mieux agir – Approche sociale de la crise requin » (10/2014).

A. Blaison, Thèse universitaire en écologie comportementale, « Ecologie comportementale des requins bouledogue (Carcharhinus leucas) sur les côtes de La Réunion », (06/2017).

W. Roux-Cuvelier, Thèse universitaire dans le cadre d’une maitrise en anthropologie- Canada « Rencontre conflictuelle : le cas de la crise requin à la Réunion » ,2018.

P. Fabing – Sagis, rapport « Diagnostic de l’impact économique de la crise Requin à la Réunion depuis les attaques mortelles de 2001 », 10/2014.

F. Taglioni, S. Guiltat, HAL archives ouvertes, 04/2017 « Le risque d’attaques de requins à La Réunion ».

 

Sitographie :

ASPAS « Les requins protègent les océans, protégeons les requins ! ».

NATIVEL J.F, IMAPRESS «  la Réunion demeurera en crise requin et y laissera tout son potentiel économique».

NATIVEL J.F CLICANOO « L’Etat a eu le temps, l’Etat a « échoué »  (10/05/2019).

CLICANOO, (26/10/2019)  « Crise requin : Le petit pas d’Emmanuel Macron vers la réouverture de l’océan ».

PLANESTOSCOPE, « Attaques de requins dans le monde » consulté le 9/11/2019 sur

FEDERATION FRANÇAISE DE SURF « Une 11e attaque mortelle de requin à la réunion »  –  (09/05/2019).

OUEST France, (24/10/2019) « Requins. Macron souhaite que La Réunion rouvre ses eaux à la baignade et au surf d’ici 2022 ».

FLORIDA MUSEUM , « Résumé des attaques requin dans le monde ».

Article similaire :

INFOGUERRE (05/04/213), « guerre de l’information autour des attaques de requins à la Réunion ».