La polémique sur l’usage intensif des écrans digitaux

La polémique sur l’usage intensif des écrans digitaux

 

L’évolution technologique en matière de transmission de l’information a explosé ces dernières décennies, passant du support papier, à la télévision puis aux smartphones et tablettes connectées. Bien que pour la plupart des consommateurs, cela représente un Eldorado culturel en termes de visibilité de l’information cela est aussi un moyen de pouvoir s’évader et oublier son quotidien dans une société de consommation où la tendance est maîtresse. Plusieurs experts alertent sur le sujet depuis plusieurs années. En effet, l’exposition aux écrans volontaire ou passive conduirait à provoquer chez l’utilisateurs plusieurs déficiences en fonction de son âge jusqu’au cancer du cerveau avec une exposition intensive. Les problèmes commencent dès l’enfance, bien que les enfants soient particulièrement attirés par les écrans leur exposition est fortement déconseillée. En outre cela entraînerait une liste de problèmes sanitaires de négligeables :  retards de développement du cerveau, retard de langage, mise en abîme de l’éveille indispensable à l’apprentissage, déficience de concentration, mal-être jusqu’à l’obésité, cette liste est non exhaustive.

 

Les risques dénoncés par des scientifiques

A la suite de la parution d’études récentes, les experts, dont le docteur Kardaras, spécialiste en addictologie et conférencier en la matière à l’internationale, ont affirmé que l’utilisation des écrans détériore le cerveau des utilisateurs. En effet, avec imagerie cérébrale ils ont identifié que « le cortex frontal du cerveau rétrécie » consécutif à l’utilisation intempestive d’écrans numériques. L’impact est alors très important. L’exemple de la Chine est parlant, des chercheurs ont effectué des imageries cérébrales d’une quinzaine d’enfants souffrant d’addiction à internet. L’étude démontre que la circulation des fluides est altérée et que la zone du cortex frontale est extrêmement diminuée. Des déficiences conduisant in fine à des défauts de connexions cérébrales assimilables à de l’autisme ou encore des troubles bipolaires.

Le lobe frontal est la zone de la pensée, mais aussi celle qui ordonne la dopamine. La dopamine est un neurotransmetteur biochimique permettant la communication au système nerveux et qui influence directement le comportement. Elle permet alors de décider de ses propres choix, de vouloir ou ne pas vouloir faire quelque chose. La diminution du cortex frontale a donc des répercutions sur le comportement de l’individu, une augmentation de l’impulsivité, une plus grande fragilité face aux addictions, une augmentation de l’agressivité, une altération des décisions, mais aussi une altération de la logique.

Le 13 septembre 2018, une conférence organisée par l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM), a alerté sur les dangers des écrans sur le cerveau. Une conférence avec comme intervenants : Francis Eustache, neuropsychologue, directeur d’unité de recherche Inserm à l’Université de Caen, Jean-Gabriel Ganascia, professeur à Sorbonne Université, chercheur en intelligence artificielle, président du comité d’éthique du CNRS, et Serge Tisseron, psychiatre, membre de l’Académie des technologies, chercheur associé à l’Université Paris Diderot. En l’occurrence, il existe plusieurs mémoires dont « la mémoire du futur », permettant la prévision des choses. La mémoire est alors prospective, orientée vers le futur, un vecteur qui s’alimente du souvenir pour nous pousser à faire des choses au quotidien par anticipation. L’impact des écrans bien qu’améliorant l’accès à la connaissance peut néanmoins dans une utilisation forte agir sur la mémoire. Notamment en perturbant le sommeil, bien que pour retenir l’information le cerveau a besoin de moments d’apprentissages et de moments de repos afin de synthétiser les informations acquises. Une information qui a son importance, quand on identifie que le développement d’une dégénérescence des neurotransmetteurs du cerveau (liée aux écrans) peut conduire à des troubles de la mémoire. Cependant aucune étude n’a encore été faite entre le développement d’Alzheimer, maladie neurodégénérative entrainant une perte progressive des neurones, et l’utilisation intempestive des écrans.

Loin d’être un message phobique des écrans, il est prouvé que le cerveau change en rapport à l’utilisation des écrans. L’accent est alors mi sur l’équilibre de cette utilisation. Et la prévention à une utilisation intempestive. Pour les enfants en très bas âge, les experts sont formels, le temps passé sur les écrans est du temps perdu pour celui-ci dans le cadre de son apprentissage. Une étude de Médiamétrie a démontré avec l’utilisation massive des réseaux sociaux l’apparition, des milléniales, un nouveau type d’interactions sociales permettant aux individus une grande vitesse d’improvisation organisationnelle au quotidien. En effet, l’utilisation de certains jeux peut améliorer les performances cognitives, et développer une intelligence vive de traitement de plusieurs informations en même temps, lorsque cette utilisation est limitée à 1 heure dans la journée. A forte utilisation, cela entraîne cependant une limitation de l’intelligence « concentrée » nécessitant concentration et réflexion, comme la lecture d’un livre, l’analyse des informations, et leurs assimilations.

 

Le durcissement des positions

Le directeur de recherche en neurosciences à l’INSERM, Michel Desmurget, est plus radical dans une interview sur les problèmes sanitaires liés à l’utilisation des écrans. Selon lui le cerveau des enfants et des adolescents n’est pas fait pour subir un « bombardement sensoriel constant ». Il revient aussi sur le temps passé sur les écrans qui sont dans toutes les zones du globe « hors normes », de 3 heures pour le nouveau-né à plus de 6h chez l’adolescent en moyenne. Selon lui, cela touche à tout le développement de l’individu et devrait être considéré comme un problème sanitaire d’ordre public. Dans un ouvrage de 2011 « TV LOBOTOMIE », il revient sur les effets néfastes de la télévision dans le développement de l’enfant et chez l’adulte.  Trouble de l’attention, du langage, de la concentration, du fonctionnement cognitif et social, etc. Ce temps passé sur les écrans remplacerait des activités nécessaires et structurantes pour le développement du cerveau, mais aussi du temps de sommeil en empêchant la sécrétion de la mélatonine (hormone du sommeil).

Qu’en est-il des politiques publiques ? On observe une politique globale du non-dit quand bien même les experts s’accordent sur les dangers liés à l’utilisation des écrans chez l’homme, aucune ratification officielle ne permet d’encadrer cette utilisation, ni les technologies autorisées par échelle de dangerosité d’utilisation. Par exemple, l’utilisation du smartphone est-elle plus sensible que celle d’un ordinateur, ou encore d’une télévision ou d’un vidéoprojecteur ?

En 2018, l’OMS, Organisation Mondiale de la Santé a intégré comme seule addiction, et donc comportement à risque lié à l’utilisation des écrans, « the gaming disorder », ou trouble du comportement lié aux jeux vidéos. Il n’est fait alors aucune mention des troubles afférents à l’utilisation des écrans sur le cerveau aussi bien chez les enfants que chez l’adulte. Une décision qui rejoint à demi-mot la position de la France sur le sujet.

 

Les ambiguïtés de l’Education Nationale

La liste des dangers sur la santé liée à l’utilisation des écrans est non exhaustive et décrite sur le site gouvernemental relatif aux drogues. On constate alors une prise de conscience des pouvoir publics bien que celle-ci reste très minime et ne se cantonne seulement qu’à de la prévention. Cela ne fait pas une belle publicité au monde marketing au sein duquel nous évoluons en société développée mais les faits démontrent de réels problèmes liés à ces utilisations. Chez l’adulte le constat n’est pas plus rassurant. Avec une utilisation de son smartphone 30 minutes par jour, il y aurait alors selon une étude une augmentation significative d’un risque de tumeur au cerveau. Cela ne laisse pas à penser que bien que conscient de cet état de fait, l’Etat ne soit pas plus rigoureux quand aux politiques mises en place liées à la prévention des risques sanitaires. Constat est fait de la promotion de l’utilisation des tablettes tactiles dans les écoles. Le site de l’éducation nationale encadre l’utilisation des tablettes en milieu scolaire alors que celles-ci devraient pour le bien total de l’enfant être interdite avant les 10 ans de l’enfant, âge auquel son cerveau a le temps de se constituer et s’éveiller. Un double discours contradictoire à travers deux ministères reflétant la passivité de l’Etat en la matière.

Qu’en est-il alors de Bill Gates, Steeve Jobs, Chamath Palihapitiya, Chris Anderson, ou encore la Waldorf School of the Peninsula ? Chacun de ces acteurs interdisant l’utilisation d’écrans à leurs enfants, et aux enfants des salariés des GAFAM étant inscrit dans les même écoles.

Du côté des industriels, les intérêts financiers sont-ils de taille à prévaloir sur l’intérêt sanitaire ? Rien n’est anodin en termes d’utilisations technologiques massives dans un but commercial. Dans son développement l’enfant enregistre les informations de manière individuelles, il est nécessaire qu’il puisse fixer une image plus de 3 secondes afin de pouvoir assimiler ce qu’il voit et commencer à comprendre lentement la complexification de l’association des choses qui l’entoure. Cependant, les codes marketing contemporains et notamment publicitaires laissent moins de 2 secondes par séquence imagée, un délai ne permettant pas au cerveau de l’enfant d’enregistrer les informations nécessaires à sa compréhension. En découlent alors troubles du langage, de l’attention allant jusqu’aux troubles du comportement et même de l’autisme. Une information qui a son importance quand on revient sur le commentaire de l’ancien PDG de TF1 Patick le Lay en 2004 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. ».

 

Les conséquences de la fabrique du consentement ?

Depuis l’arrivée de la société de consommation au milieu du 20ème siècle, on a vu apparaître l’acceptation sociétale de l’utilisation de produits grâce à l’accréditation du secteur médical. Une acceptation conduisant à la commercialisation à grande échelle. Ainsi, apparue la fabrique du consentement comme expliqué dans l’ouvrage Propaganda d’Edward Bernay. De fait, était-il dans les années 1950 bon pour la santé de fumer des cigarettes. Ces campagnes d’accréditations par les experts ont mené au marketing de produits qui aujourd’hui est devenu une matière à part entière qui régie une multitude d’industries et services. Cela rejoint un extrait de l’ouvrage « Le neuromarketing en action : Parler et vendre au cerveau », « Visez le petit. Préparez votre cible. Marquez-la au front le plus tôt possible. Seul l’enfant apprend bien […] Les cigarettiers et les limonadiers savent que plus tôt l’enfant goûtera plus il sera accro. Les neurosciences ont appris aux entreprises les âges idéaux auxquels un apprentissage donné se fait le plus facilement », démontrant très clairement les intérêts commerciaux que peuvent avoir les avantages de diffusion de messages publicitaires à travers la télévision mais aussi tout autre support numérique.

Selon les études le temps passé devant la télévision est exponentiel, pour 4h par jour de télévision cela correspondrait à une exposition de 11 ans en moyenne de temps au cours d’une vie de 80 ans. La neuroscience est l’étude cognitive du système nerveux. Le neuromarketing est l’application des neurosciences cognitives au sein du marketing et de la communication. L’objectif étant de convaincre l’interlocuteur d’adhérer à un produit, dans le but de favoriser sa commercialisation. Lors d’une intervention sur son étude, Michel Desmurget revient notamment sur l’utilisation du neuromarketing au sein des programmes télévisés. En liant le temps passé devant la télévision avec le marché commercial qu’entraîne les messages diffusés à travers celle-ci. L’utilisateur n’est pas maître mais produit d’un espace commercial. La disponibilité du cerveau est alors liée au stress que celui-ci perçoit en amont. Un inconfort cérébral favorisant la disponibilité de l’attention du téléspectateur au message publicitaire. Ainsi, est-il de coutume de distinguer l’apparition publicitaire au moment ou le stresse est à son paroxysme dans le programme télévisuel.

Avec cette vision triptyque sociétale, politique et commerciale, il apparaît évident que l’enjeux sanitaire lié à l’utilisation intensive, de fait, des écrans est aujourd’hui complètement occultée au niveau des politiques globales par le caractère prépondérant que prennent les différents acteurs économiques afin de favoriser pour chacun de ces acteurs leurs parts de marché. Ces utilisations sont alors permises sous couverts d’une volonté de renouveau technologique et d’une modernisation des habitudes sociétales à défaut d’une prise de conscience sanitaire qui se fait attendre.

 

 

Jessie Joseph-Eugène