Affrontement commercial : comment Lockheed Martin tente de torpiller Naval Group sur le marché méditerranéen des frégates

Affrontement commercial : comment Lockheed Martin tente de torpiller Naval Group sur le marché méditerranéen des frégates

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Le secteur de l’armement, un secteur qui ne connait pas la crise : les exportations des armes de guerre sont en forte hausse avec plus de 398,2 Milliards de dollars de commandes en 2017. Selon le classement de l’Institut SIPRI (Institut international de recherche pour la paix de Stockholm) la France prend la 4ème place réalisant ainsi sa meilleure année. Avec six sociétés dans le top 100, la France a réalisé 21,3 milliards de dollars de chiffres d’affaires. Les grandes Organisations Internationales avec l’OTAN en tête accompagné par les puissants BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) se sont lancés à marche forcée vers un renforcement des capacités militaires des états afin de faire face à une instabilité de plus en plus importante marquée par la guerre contre l’Organisation de l’Etat Islamique, le conflit entre la Russie et l’Ukraine ou encore les tensions en mer de Chine.

 

La problématique politico-militaire de la Grèce

Un pays au cœur de la méditerranée se démarque tout particulièrement dans cette course au réarmement : La Grèce. Pressée sur son flanc Est par une Turquie de plus en plus menaçante sur le plan international (Invasion du nord-est de la Syrie, renforcement de son arsenal militaire) et sur son flanc Nord par Skopje et Tirana qui n’ont toujours pas renoncé à revoir une « Grande Macédoine » ou une « Grande Albanie , la Grèce se situe à un carrefour économique et politique. Croulant sous une dette abyssale de près de de 320 milliards d’euro de dette et suite à une récession « pérenne » de cinq années, la Grèce continue tout de même à consacrer près de 2, 39% de son PIB en 2018 à ses dépenses militaires. Sa principale crainte est de revoir son voisin ottoman revenir près de ses côtés le long de la mer Egée.

Ainsi à la vue de l’équation d’équilibre des forces dans la région, l’appétit des industriels de l’armement ne se tarit pas. Naval Groupe (ex DCNS) partenaire privilégié de la Marine Nationale Grecque depuis des décennies[i] est présenté comme un acteur fort sur son marché. Fort de 4 Milliards de chiffres d’affaires en 2017 le groupe français entend se positionner comme un nouveau leader sur les frégates et patrouilleurs. Preuve en est le contrat signé en juin 2019 avec les Emirats Arabes Unis pour la fourniture de corvette de type Gowind. Néanmoins suite à la crise économique majeure en Grèce et au récent changement politique dans le pays, sa position se retrouve remise en question.

En effet la Grèce n’a jamais caché ses intentions d’achat de navire auprès de la France. Cependant en raison de la grave crise économique de 2008, les projets d’achat avaient dû être remis à une date ultérieure. La délégation française, la DGA et Naval group (Es DCNS) attendraient le bon moment pour la formulation d’une nouvelle offre. Or dix ans plus tard suite à un « ping pong » diplomatique durant le premier semestre 2019 entre la Grèce et la France, Fotis Kouvelis, ministre de la Défense Grec, déclara son intention de louer à compter de cet été, deux frégates à la marine française. Les navires visés étaient des Frégates Européennes Multi Mission – FREMM. Cependant la France n’est pas encline à transférer deux de ses nouvelles frégates : « Il est hors de question de céder deux FREMM à la Grèce, ces déclarations sont totalement infondées », affirme-t-on à Paris.

En revanche Paris remet son offre à jour et propose à la marine nationale grecque, deux frégates de défense et d’intervention. Sur le papier, ces frégates sont bien plus avancées que les anciens modèles des FREMM. A ce stade, le choix de la Marine grecque se porterait sur la nouvelle gamme de Belharra de Naval Group. Au niveau équipement ces navires de plus de 4000 tonnes seront notamment équipées d’un radar à faces planes Sea Fire, de missiles surface-air Aster 30 et d’un sonar remorqué Captas 4 (version compacte de celui équipant les FREMM)[ii]. Par contre les Belharra n’ont pas été conçues sur leur modèle de base pour supporter des missiles de croisière, contrairement aux FREMM. Cette capacité était d’ailleurs prévue il y a 10 ans dans le projet avorté des frégates grecques.

 

L’action du perturbateur Lockheed Martin.

Profitant des contretemps diplomatiques et budgétaires entre la France et la Grèce, un nouvel acteur est bien décidé à torpiller les projets de coopérations navales entre Paris et Athènes : Lockheed Martin. Première entreprise américaine dans le secteur de la défense et de la sécurité, cette dernière a déjà pris pied en Grèce suite aux récents contrat de rénovation de la flotte grecque de F16 C vers le nouveau modèle F16V et le remplacement des hélicoptères Agusta Bell par le MH-60R de Seahawk. Très fortement soutenu par son ambassadeur sur place, M. Geoffrey R. Pratt[iii], Lockheed Martin lance à marche accélérée la collaboration entre les deux pays. L’intérêt d’Athènes pour les produits américains tend à se concrétiser avec la réception d’une lettre d’intention pour la livraison de quatre frégates MMSC (Multi-Mission Surface Combatant) à destination de la Marine Grecque. Ces derniers malgré leur précédent engagement avec la France décident néanmoins d’étudier la proposition.

Ces navires seraient fabriqués dans les chantiers Fincantieri aux Etats Unis au sein de la division Fincantieri Marinette Marine (FMM). Cette sous-traitance auprès du partenaire italien de la JV Naviris[iv] ne passe du côté de Naval Group. En effet le groupe Français a officiellement scellé début du mois de juin 2019 un projet de JV avec Fincantieri sur les marchés des corvettes et patrouilleurs à l’export où les italiens doivent se retirer lorsque Naval group dépose une offre. Quid des relations à venir entre les deux groupes européens ?

En parallèle Lockheed Martin est prêt à faire de gros efforts pour remporter la mise face à son concurrent Naval Group. Tout d’abord le groupe serait prêt à proposer quatre frégates MMSC à Athènes pour moins de deux milliards d’euros, systèmes d’armes compris. Enfin il existe un point sur lequel Paris n’était pas disposé à transiger : le transfert de technologie vers Athènes. Les Américains par le biais du dispositif FMS viendraient à accéder aux demandes des Grecs. Le Foreign Military Services[v] ou plus communément appelé le FMS est un programme porté par le ministère de la défense américaine afin de faciliter la vente de matériels militaires, d’équipement et de transfert de technologie à des gouvernements étrangers par le biais de la coordination effectuée par la « Defense Security Cooperation Agency » (DSCA).

Les MMSC proposés seraient très proches de ceux commandés par l’Arabie Saoudite en 2015. Et c’est justement sur ce rapprochement entre ces deux contrats que les interrogations demeurent. En effet suite à la consultation du rapport de la DSCA, le montant du contrat avec l’Arabie Saoudite se chiffre à 12 milliards d’euros pour des prestations équivalentes à savoir la livraison des quatre navires, les systèmes d’armements, le soutien logistique et la formation des équipages. Les chiffres ne concordent pas entre ces deux contrats où les prestations sont identiques mais le prix divisé par 4.

 

La position délicate de Naval Group

Cependant la guerre économique lancée Lockheed Martin et le Gouvernement Américain pour remporter la bataille grecque est loin d’être gagnée. Certes le montant de la lettre d’intention est économique intéressant mais les navires proposés ne correspondent pas exactement aux attendus grecques et la facture pour les mettre à niveau risquent d’augmenter de manière significative. A la vue des configurations techniques des navires, ces derniers pourraient accueillir les hélicoptères MH-60R ce qui permettrait une interopérabilité entre armées. Lors de la première découpe de tôle en date du 24 octobre de cette année, la ministre française des armées Florence Parly avait rappelé qu’elle signé le 10 octobre avec Nikos Panagiotopoulos, une lettre d’intention visant à préparer l’acquisition par la Grèce de deux frégates FDI. Ces frégates préfigurent une interopérabilité potentielle entre les deux marines.

Mais le ministre de la Défense, Nikos Panagiotopoulos avait estimé lors de sa visite à Paris le 10 octobre qu’il restait « un long chemin à parcourir » avant qu’un accord soit trouvé sur les « aspects techniques » des navires. Vu de Paris, ce changement d’humeur hellénique en faveur des Américains n’est pas du tout au gout du pouvoir exécutif. En effet suite à la visite du nouveau premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, Emmanuel Macron avait annoncé le développement de nouvelles relations économiques entre les deux pays et ces annonces récentes viennent ternir l’image entre les deux pays.

En définitive le choix final risque d’être grandement politique en raison de la situation économique de la Grèce vis-à-vis de ses créanciers. La France détient aux alentours de 40 à 50 milliards d’euro de dettes grecques alors que les Etats Unis sont minoritaires dans la détention de cette dernière. Lockheed Martin serait-il prêt à vendre à perte pour lui permettre de s’enraciner dans le sol européen et ainsi se positionner comme un fournisseur privilégié de la défense grecque ? Athènes serait-il prêt à se mettre en délicatesse avec un de ces principaux créanciers et partenaires économiques de la zone euro ? La décision d’Athènes sera connue dans les prochains mois à la suite de la consultation des offres.

 

Yannick Pannacci

POUR EN SAVOIR PLUS :

 

NOTES

[i] Sources fournies par le Stockholm International Peace Research Institute.

[ii] Les données concernant l’équipement des corvettes et navires ont été consultées sur des bases non officielles de type open source.

[iii] Cf. les interviews de M. l’ambassadeur des Etats-Unis en Grèce.

[iv] Naviris est le nom de la JV entre Naval Group et Fincantieri en vue de créer un partenariat stratégique et un renforcement de leur savoir-faire. Sa mise en place effective est prévue pour la fin de cette année.

[v] Le FMS est un dispositif de financement partagé entre un acheteur étranger le plus souvent étatique avec transfert de technologies dans un cadre juridique porté par le « The Arms Export Control Act ».