Arjowiggins Security, ou la guerre de l’information pour éviter la liquidation d’un fleuron industriel français

Arjowiggins Security, ou la guerre de l’information pour éviter la liquidation d’un fleuron industriel français

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Spécialisée dans la production de papier sécurisé pour billets de banque ainsi que certains documents officiels, la société Arjowiggins Security compte 3 sites en France, dont un site de production implanté à Jouy-sur-Morin (77), qui employait 220 salariés en 2019, un siège social à Boulogne-Billancourt (92) et un centre de recherches à Apprieu (38). Cette société a fabriqué jusqu’en 2019, pour la France et 140 pays dans le monde, du papier pour les billets de banque, pour les passeports, cartes grises et permis de conduire.

Fleuron industriel français, Arjowiggins Security a été mise en liquidation judiciaire le 16 janvier 2019. Depuis cette décision, les salariés et élus locaux tentent de mettre en place des ultimes plans de relance, qui se sont jusqu’ici soldés par un échec. La guerre de l’information qu’ils ont mis en place a permis durant toute l’année 2019 d’engager un rapport de force avec la puissance publique, en prenant à partie l’opinion publique. Si l’objectif d’une reprise de l’activité apparaît peu vraisemblable, l’utilisation de l’arme de l’information a souligné sa pertinence pour influencer la prise de décision économique.

 

 

La fin d’Arjowiggins Security, bataille locale d’une guerre industrielle perdue à l’échelon mondial

La guerre de l’information mise en place par les salariés d’Arjowiggins Security et ses soutiens politiques locaux a été salutaire, dans la mesure où elle a permis à l’opinion publique de comprendre la place singulière de cette entreprise dans l’histoire du patrimoine économique français. La société Arjowiggins Security est en effet issue du premier groupe papetier français, Arjomar, créé en 1954. En 1990, le groupe rachète son concurrent anglais, Wiggins-Teape-Appleton, et prend la dénomination d’ArjoWiggins. Le groupe est alors la 1ère entreprise mondiale sur le segment du papier haut-de-gamme. En 2000, à l’issue d’une OPA amicale, le groupe passe sous le contrôle de la holding financière Worms & Cie, renommée Sequana en 2007. La même année, Sequana génère 5,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 16 000 salariés dans le monde (4 200 en France). En 2012, Bpifrance Participations devient le premier actionnaire de Sequana. Depuis les années 2010, le secteur du papier sécurisé souffre d’une surcapacité de production car de nombreuses banques centrales dans le monde se sont progressivement dotées d’imprimeries nationales.

Arjowiggins concentre alors ses activités de production de papier sécurisé dans sa filiale Arjowiggins Security. En 2018, confrontée à des difficultés financières, Arjowiggins Security est cédée au groupe d’investissements germano-suisse Blue Motion Technologies Holding. Mais contrairement aux engagements pris, la holding ne réalise pas les investissements promis. Elle revend même les brevets protégés d’Arjowiggins Security à la société néerlandaise Oberthur Technologie. Face à l’absence d’investissements des nouveaux propriétaires, la situation financière de la société continue de se dégrader, en dépit de la mobilisation des pouvoirs publics. Le 16 janvier 2019 Arjowiggins Security est mise en liquidation judiciaire. Cette mise en liquidation judiciaire a été précédée d’une guerre de l’information menée par les salariés et les élus locaux pour éviter, ou du moins retarder, cette échéance. Cette action perdure encore, afin de mettre la pression sur les pouvoirs publics, pour faciliter l’arrivée d’un repreneur.

 

Une guerre de l’information comme moyen de pression sur le soutien attendu de la puissance publique

Le cas d’Arjowiggins security (à l’instar de sa maison-mère Arjowiggins, elle aussi mise en liquidation judiciaire[1]) est un symbole du déclin déclin industriel français et de la désindustrialisation dans les territoires. Il pose la question du rôle de l’État, qui a soutenu financièrement l’entreprise depuis 2012, via Bpifrance, en capital et en avoirs fiscaux et sociaux, sans éviter sa chute. Il pose également la question du soutien de l’État envers des directions successives de repreneurs qui n’ont pas réalisé les investissements promis, ont mis en leasing des machines que les salariés ne peuvent récupérer, ont vendu des brevets, rendant ainsi plus aléatoire une reprise d’activité. Sans occulter toutefois les difficultés auxquelles les dirigeants ont dû faire face pour sortir l’entreprise d’un marché du papier sécurisé de plus en plus concurrentiel.

Ces questions, plusieurs élus locaux les ont posées à travers les médias pour peser sur une prise de décision de l’État en faveur d’un engagement financier. Par ailleurs, depuis la mise en liquidation judiciaire de leur entreprise, les salariés ont engagé un rapport de force avec la puissance publique. Exaspérés, ils ont ainsi occupé pendant de nombreux mois le site et brûlé une partie du stock de papier destiné aux certificats d’immatriculation. Ils sont ainsi livrés pendant plusieurs mois à une guerre de l’information pour jouer sur le ressentiment de l’opinion publique, en faveur d’un engagement financier de l’État. Dès le mois de février 2019, une délégation de l’inter-syndicale de l’entreprise a été reçue par la DIRRECTE (Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) à Melun (77), afin de présenter un projet de poursuite d’activité. Ce dernier n’a pas été jugé suffisamment solide sur le plan financier.

Enfin, au mois de janvier 2020, le Premier ministre a écarté l’hypothèse d’un engagement financier de l’État dans le projet de Société coopérative et participative (Scop) porté par d’anciens salariés de l’usine, pointant les faiblesses du projet de reprise. La guerre de l’information menée par les salariés, faute d’aboutir à la mise en œuvre d’un projet de reprise, a tout de même permis de porter au sommet de l’État la question de ce dossier et de montrer à une partie de l’opinion publique une facette des enjeux de la désindustrialisation des territoires.

 

Lucien Franternet

 

[1]La société Arjowiggins, dont les 3 usines sont implantées à Château-Thierry (02), Saint-Mars-la-Brière et Bessé-sur-Braye (72), employant plus de mille salariés, est également en en liquidation judiciaire au moi de mai 2019