La lutte pour le contrôle informationnel des réseaux sociaux en Russie

La lutte pour le contrôle informationnel des réseaux sociaux en Russie

Moscou, Kremlin, Garde, Agent De Sécurité

 

Le rapport de force entre l’Etat russe et Pavel Dourov via les plateformes de messagerie VKontakte et Telegram est devenu un cas d’école dans les méthodes d’afrontement pour le contrôle de l’information sur les réseaux sociaux. VKontake ou VK, qui se traduit en russe par « en contact », est le réseau social le plus utilisé en Russie et le 20ème site web mondial. On dit d’ailleurs du site qu’il est le « Facebook russe ».  Pavel Dourov et son frère Nikolaï créent la plateforme en 2006, appuyés par le soutien financier de Vyacheslav Mirilashvili et Lev Leviev, deux oligarques proches du Kremlin.  En 2014, Dourov est écarté de la compagnie et les conditions de son départ sont sujets à débat. Selon lui, c’est parce qu’il s’est opposé aux campagnes de déstabilisation informationnelle de la part du gouvernement russe après avoir subi des pressions du FSB (Service fédéral de sécurité intérieure de la fédération de Russie). Désormais, VK est dirigé par des hommes proches du pouvoir et de Vladimir Poutine.

Dans ce cas de figure, seule une grille de lecture semble être possible. Dans le rapport de force entre le fort et le faible, la Russie est facilement assimilable au dominant, et Pavel Dourov au dominé. Les autorités russes ont exercé des pressions sur Pavel Dourov afin de renforcer le contrôle du gouvernement sur la circulation de l’information via les réseaux sociaux dans le pays. L’Etat emploie des moyens de coercition dits « classiques » : contrôle du système juridique et judiciaire, relations de pouvoir privilégié avec les actionnaires et investisseurs qui mènent à une prise de participation dans le capital… Pavel Dourov dispose cependant de moyens pour tenter d’inverser le rapport de force : l’utilisation de la société d’information par l’infosphère[i]. La volonté de Pavel Dourov de dénoncer les actions du gouvernement provoquera l’indignation d’une partie de la société civile, mais l’Etat russe restera sur cette lancée, durcissant même le ton en promulguant la loi de l’internet souverain[ii].

L’Etat russe est prêt à accepter ce type de « débordements » qui entachent à l’étranger, et dans une moindre mesure au sein du pays, l’image du Kremlin car l’objectif des autorités est en réalité « plus grand ». Pavel Dourov a obtenu l’indignation d’une partie de la société civile et le soutien de membres de l’opposition, dont Alexeï Navalny, mais VK est désormais dirigé par des membres proches du Kremlin, qui en ont le contrôle. Cette stratégie s’inscrit dans une autre grille de lecture plus globale qui laisse clairement entrevoir un autre rapport de force d’une seconde dimension : celle où l’Etat russe est le faible. La lutte de Pavel Dourov s’inscrit alors dans un contexte mondial, où la Russie adopte une stratégie d’encerclement cognitif du web pour protéger et exporter ses intérêts et ambitions sur la scène internationale pour contrer la logique occidentalo-centrée à laquelle Vladimir Poutine s’oppose ouvertement, désireux de faire de la Russie un pôle d’influence sur l’échiquier-monde.

 

L’Etat russe contre Pavel Dourov pour le renforcement du contrôle de l’infosphère en Russie : les pressions du dominant sur le dominé

De 2006 à 2014 Pavel Dourov est le président de VKontakte, il dirige ainsi le conseil d’administration et est le décisionnaire majeur de la gestion du site web. Des pressions sont cependant exercées à son encontre durant son mandat. La première affaire médiatisée date de 2011, alors que l’entrepreneur est approché par le FSB qui lui demande de bloquer des communautés[iii] contenant dans leur titre la mention « contre Russie Unie », le parti de Vladimir Poutine. Dourov refuse. En avril 2013, les deux actionnaires qui ont participé au lancement du réseau, Vyacheslav Mirilashvili et Lev Leviev, vendent un forfait sur le réseau social au fonds d’investissement russe UCP, détenu par Ilya Sherbovich, réputé proche de Dmitri Medvedev, l’ancien Premier Ministre russe mais aussi du FSB.

La prise de contrôle progressive des instances administratives de VKontakte

Peu à peu, l’État russe prend le contrôle de VK. Le fond d’Ilya Sherbovich porte plainte contre le fondateur de VK en août 2013 pour s’être engagé dans des projets personnels au détriment des intérêts du réseau social quand ce dernier lance un autre média social : Telegram, un service de messagerie en ligne crypté. En décembre 2013 son domicile privé est perquisitionné par le FSB, officiellement dans le cadre d’une enquête sur un policier victime d’un accident de voiture. L’année suivante, en 2014, Pavel Dourov est définitivement écarté de VK. Il explique avoir été licencié par le conseil d’administration sur l’initiative du fonds, alors que la presse russe (TASS Agency, RIA Novosti) avance que la société a procédé à la résiliation anticipée de Dourov à sa demande personnelle. Dourov quitte par la suite le pays et rend et sa carte d’identité russe. Avant son départ, Pavel Dourov ne détient plus que 12% des parts, qu’il vend à un ami, qui quelques semaines plus tard, les cède à Alicher Ousmanov, un oligarque russe proche du Président Vladimir Poutine, qui détenait déjà 40% de la société. Tout le capital est progressivement racheté par Mail.ru, une figure majeure du secteur Internet russophone, qui devient ainsi l’unique propriétaire de VKontakte. Boris Dobrodeev, fils du chef de la société de radio et de télévision d’État russe Oleg Dobrodeev et membre du conseil d’administration du groupe Mail.ru, devient président de VK[iv].

Le blocage de Telegram

Exilé à Berlin, Pavel Dourov continue de développer Telegram, qui compte plus de 200 millions d’utilisateurs. Le FSB demande en 2018 au développeur de fournir les clés permettant de décrypter les messages des utilisateurs envoyés via l’application. La justice russe dénonce une « menace pour la sécurité », avançant que « Les informations diffusées par Telegram peuvent contenir des données utilisées par des terroristes et des extrémistes ». Les autorités demandent également la fermeture du compte d’Alexei Navalny, leader de l’opposition. Dourov refuse. Quelques semaines plus tard, un tribunal de Moscou ordonne le blocage de Telegram en Russie et Roskomnadzor, l’agence de contrôle des télécoms russe, stoppe plus de 15 millions d’adresses IP, dont beaucoup appartenant à Amazon Web Services ou Google Cloud. Le gouvernement a également maintenu la pression sur Apple afin que la société cesse de proposer l’appli sur son AppStore. Apple a refusé de céder sur ce point, alors qu’il l’a fait pour la Chine. Le groupe a accepté, avec Google, de bloquer la technique du « domain fronting », technique utilisée par exemple par le réseau Tor (dark web). Telegram est également en Chine et en Iran.

La loi RuNet : ultime moyen de coercition du Kremlin

L’Etat russe représente dans ce cas de figure bien évidemment le dominant, le fort, alors que Pavel Dourov est lui le dominé, le faible. Le pouvoir en place de par ses relations privilégiées des différents investisseurs et le conseil d’administration de VK et la prise de participation dans le capital ont permis à l’Etat russe de répondre à ses objectifs et de prendre la direction du principal réseau social de Russie. Le contrôle du système juridique permet également à Vladimir Poutine d’étendre cet objectif au-delà des médias sociaux. En effet, en mai 2019, la loi RuNet[v] est promulguée – la loi de l’internet souverain. Elle consiste en une modification de la loi fédérale sur les communications l’information, les technologies de l’information et la protection des données. Elle assure le renforcement du contrôle des autorités sur le réseau. Ce contrôle sera détenu par l’agence Roskomnadzor et le FSB. Déjà, en 2014, le ministère des Communications avait passé un décret autorisant les services spéciaux à avoir accès aux informations des services de contrôle du trafic internet : adresses IP, adresses électroniques et autres.

L’utilisation de l’infosphère par Pavel Dourov : action par la société civile et l’information

Malgré la tentative de l’Etat russe de contrôler le Web sur son territoire, « la relation entre le fort et le faible ne se résume pas à la démonstration systématique de la loi du plus fort »[vi]. La réaction de Pavel Dourov a démontré que la relation entre le faible et le fort peut s’inverser sous les effets de la synergie de la société civile et de la société de l’information. Dourov dispose dans ce rapport de force d’une arme virtuelle qu’il maitrise indéniablement : la maitrise de l’infosphère[vii]. En diffusant des idées, des émotions, l’infosphère exerce une influence certaine et déterminante sur les individus et les organisations. Une publication ou une déclaration peut provoquer des polémiques, des réactions politiques, des crises médiatiques… La maitrise du web permet d’occuper un terrain par le biais de la morale[viii].

Pour faire contre-poids, le développeur lance une plateforme de cryptomonnaie sur l’application Telegram. Pour se faire, il lève 1,7 milliards dollars dont 424,5 millions auprès d’investisseurs américains. Il annonce également offrir des bitcoins et des « millions de dollars » pour tous ceux qui s’opposeraient aux méthodes de blocage numérique du gouvernement. Telegram a notamment reçu le soutien d’Edward Snowden. En avril 2018, une manifestation a lieu devant le siège du FSB et des avions de papier, symbole de Telegram, sont lancés sur le bâtiment.  Le 30 avril 2018, près 8 000 Russes, dont l’opposant Alexeï Navalny, ont manifesté à Moscou contre le renforcement de la surveillance sur Internet par le gouvernement russe suite au blocage de Telegram par les autorités via Roskomnadzor. Très critiquée par une partie de la population civile, mais surtout à l’étranger, cette loi est perçue comme une tentative de contrôle des contenus sur le web, mais aussi une tentative progressive d’isolation de l’internet russe. Le fort est ici menacé par la dénonciation d’une faute : celle de nuire à la liberté d’expression. Le faible révèle ainsi une faille préjudiciable qui entache la légitimité de ses actions.

C’est justement ce combat par l’information que reprend l’Etat russe dans un tout autre rapport de force, celui où l’Etat russe est le faible dans une société-monde où l’hégémonie informationnelle est occidentalo-centrée. Le fort accepte de se laisser dans une certaine mesure entacher par la société civile, car il est en réalité le faible sur un autre échiquier d’analyse. Cette autre grille de lecture permet de comprendre les agissements des russes en analysant la situation de par leur place dans le monde ; d’un point de vue plus large, plus global. En allant au-delà de la question des libertés d’expression dans le pays, on trouve une explication aux agissements de la Russie.

 

L’encerclement cognitif du Web russe : l’instrumentalisation de l’infosphère pour protéger les orientations étatiques de la Russie, une grille de lecture globale

La loi RuNet, au-delà de la logique sécuritaire et, pour certains même autoritaire, se justifie d’un point de vue stratégique.  Lorsqu’il promulgue la loi de l’internet souverain, le Président Vladimir Poutine met en avant le fait que cette loi va permettre au pays de disposer de ses propres DNS (Domain Name System), ce qui lui confère une indépendance vis-à-vis de l’ICANN (l’organisation d’attribution de noms de domaine), qui est américaine.

L’émancipation de la tutelle occidentale

La logique adoptée par Vladimir Poutine fait écho aux théories de de John Arquilla et David Rundfeldt[ix], experts de la guerre en réseau à la Rand Corporation, sur la nécessité de maitriser l’information, qui est désormais l’arme la plus importante dont peut disposer un État. Le modèle américain informationnel s’est construit sur ces principes, faisant des États-Unis un centre hégémonique culturel (Antonio Gramsci) concentrant l’information[x]. Un contrôle renforcé sur le web permettrait à la Russie de consolider sa force et de contrer cette dynamique pour s’émanciper de la tutelle américaine. Comme Pavel Dourov, la Russie utilise l’arme de l’infosphère pour se prévenir elle aussi contre le fort et préserver sa souveraineté. Kavé Salamatian, chercheur en informatique et en métrologie des réseaux, décrit ainsi cette situation : « un pays comme la Russie veut avoir un contrôle complet de sa souveraineté, de son territoire jusqu’à l’information qu’il y a sur son territoire. Si on part du principe que ce concept de souveraineté est fondamental, alors, l’Internet comme toute autre chose doit s’adapter à ce présupposé… [xi]».

Un encerclement cognitif du web qui répond aux ambitions de la Russie pour son territoire

Au-delà encore de la protection vis à vis de la tutelle américaine, la Russie cherche à légitimer ses positions et sa place dans le monde. La doctrine de la politique étrangère russe approuvée par Vladimir Poutine en novembre 2016 à la Douma[xii] explique que son objectif premier est la garantie les intérêts nationaux et la mise en œuvre des priorités stratégiques nationales. L’ambition est claire : le gouvernement de Vladimir Poutine veut renforcer la position de la Fédération de Russie et en faire l’un des centres les plus influents du monde moderne. On assiste à une logique qui se détourne de la dépendance de l’Occident et réfute une quelconque logique hégémonique occidentalo-centrée. Ainsi, les actions du gouvernement pour tenter d’avoir un contrôle plus optimal sur le web peuvent être considérées comme le prolongement de cette logique et comme un moyen d’action concret pour créer un encerclement cognitif propre aux valeurs et aux ambitions de la Russie actuelle.

Ici, la Russie ne cherche plus à s’imposer militairement mais sur le terrain des idées, qu’elle véhicule avec internet. Le pays a également développé son arsenal médiatique via les plateformes de Russia Today et Sputnik. Par cette méthode, le gouvernement russe utilise tous les moyens à sa disposition pour influence opinion publique, ces techniques sont caractéristiques de la guerre psychologique[xiii], l’une des principales formes de guerre de l’information.

Pour Kavé Salamatian, ce que la Russie fait aujourd’hui, la Chine l’a fait en 1986, aux origines de l’internet chinois : « Certains pays ont construit leur Internet de cette manière depuis le début et sont opérationnels, comme la Chine. La Russie ne fait que procéder de la même manière, mais après coup. ». L’Etat russe peut désormais contrôler et filtrer les accès internet. La France utilise le même procédé pour les filtrages administratifs afin de bloquer les sites terroristes (la main rouge), or l’Etat français devait demander aux opérateurs internet de changer les noms de domaine de ses propres serveurs pour chaque site visé, alors que « le pouvoir russe pourra directement empêcher l’accès depuis la Russie vers n’importe quel site Internet du monde entier sans rien demander à personne ». On peut également citer le Général De Gaulle, qui aux débuts de la Vème République, souhaitait établir une industrie informatique souveraine pour freiner les ambitions anglo-saxonnes.

Louise Vernhes

 

[i] « Il désigne à la fois un environnement global, constitué d’informations, ainsi que tous les types de données qui y transitent ou y sont stockées. Le cyberespace est un exemple de sphère d’informations, mais l’infosphère n’est pas uniquement limitée à des environnements en ligne. » Wikipédia.

[ii] Mai 2019

[iii] Les « communautés » de VKontakte trouvent comme équivalence les « groupes » de Facebook.

[iv] Voir la cartographie des acteurs.

[v] Законопроект № 608767-7 [О внесении изменений в Федеральный закон «О связи» и Федеральный закон «Об информации, информационных технологиях и о защите информации»], 2019 [Consulté le 10/10/2019]

[vi] HARBULOT, Christian. L’art de la guerre économique. Versaille : VA Presse, 2018. [Consulté le 10/10/2019]

[vii] GAGLIANO Giuseppe. GUERRE ÉCONOMIQUE ET GUERRE COGNITIVE, Juin 2016, TRIBUNE LIBRE N°64 Centre français de recherche sur le renseignement [Consulté le 15/10/2019]

[viii] Interview de Christian Harbulot « Manipulations sur le web et les réseaux sociaux : l’encerclement cognitif » Xerfi Canal, 21.05.2019 [Consulté le 10/10/2019]

[ix] GAGLIANO Giuseppe. GUERRE ET INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE DANS LA PENSÉE DE CHRISTIAN HARBULOT. Editions VA Press, Collection « Indisipliné », 2016. [Consulté le 10/10/2019]

[x] Tous les GAFA sont américains.

[xi] Kavé Salamatian.

[xii] Концепция внешней политики Российской Федерации (утверждена Президентом Российской Федерации В.В.Путиным 30 ноября 2016 г.) [Consulté le 15/10/2019]

[xiii] GAGLIANO Giuseppe. GUERRE ÉCONOMIQUE ET GUERRE COGNITIVE, Juin 2016, TRIBUNE LIBRE N°64 Centre français de recherche sur le renseignement. [Consulté le 15/10/2019]