Manipulations informationnelles d’Elon Musk ?

Manipulations informationnelles d’Elon Musk ?

Fusée, Astronaute, Cosmonaut

 

En juillet 2017, lors de l’université d’été des gouverneurs américains[1], Elon Musk, fondateur de Tesla et de SpaceX, plaidait pour des mesures de sécurité et de régulation face à la menace de l’IA (Intelligence Artificielle). Attisant la peur de l’IA à travers l’image cinématographique de Terminator et Skynet[2], Elon Musk annonçait en 2017 : « Je n’arrête pas de sonner l’alarme, mais jusqu’à ce que les gens voient vraiment des robots tuer des personnes, ils ne sauront pas comment réagir, tellement ça leur paraît irréel ».

Face à ce scénario catastrophe, Elon Musk prône l’amélioration de l’humain pour rester à hauteur des machines. En ce sens, il a fondé en 2016 la société Neuralink[3] afin de développer un système d’IHM (Interface Homme Machine) basé sur des implants cérébraux, permettant un jour aux humains d’être en mesure d’améliorer leur fonction cérébrale, de télécharger leurs pensées ou la pensée des autres. L’objectif final de Neuralink étant le transhumanisme[4].

Le marché de l’IA représentait un chiffre d’affaires[5] de 3.2 milliards de dollars en 2016 et devrait atteindre les 53.2 milliards de dollars en 2023. De son côté, le marché des IHM (partie du marché du transhumanisme) devrait connaître une hausse de 9% pour atteindre plus de 8 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2023 d’après « Research and Markets[6] ». Deux camps s’affrontent aujourd’hui pour la conquête de ces deux marchés, les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) d’une part et les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) d’autre part dont Elon Musk fait partie. Derrière ces peurs médiatisées de l’IA orchestrées par Elon Musk se cache en réalité une stratégie pour remporter ces marchés d’avenir essentiels.

 

Elon Musk diabolise l’IA et s’impose en sauveur de l’humanité

La stratégie d’Elon Musk est de diaboliser l’IA afin de vendre le concept de transhumanisme comme seule solution viable à travers sa société Neuralink, fondée en 2016 et basée à San Francisco en Californie, état américain plus souple sur les lois de la bioéthique. En 2016, Elon Musk participe en tant que fondateur à la création de la fondation OpenAI[7] afin de créer un code de discipline de l’IA pour éviter qu’elle prenne le contrôle de l’espèce humaine. La mission étant de construire une intelligence artificielle générale sécurisée.

Février 2017, lors du « World Government Summit » de Dubai[8], Elon Musk explique que pour survivre, il faudra un jour connecter le cerveau humain aux machines avec un cordon neuronal : « Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d’en devenir une ».

Mars 2017, dans une interview à Vanity Fair[9], Elon Musk explique qu’il a commencé à s’intéresser aux enjeux de l’IA en 2014 au moment où il a investi dans la société Deep Mind[10] avant que cette dernière soit rachetée par Google. Il justifie ainsi sa connaissance approfondie de l’IA et la crédibilité de ses avertissements.

Avril 2017, Elon Musk s’associe au fameux blogueur Tim Urban de « Wait but why » afin de crédibiliser sa société Neuralink au travers d’un post de 135 pages[11] qui bat largement les records de ce blog en matière d’audience.

Juillet 2017, Elon Musk organise une conférence[12] diffusée en direct sur YouTube pour présenter les objectifs de sa société Neuralink. La raison de cette conférence étant de recruter les meilleurs talents au monde. Au début de la conférence, une image affiche les trois grands objectifs de la startup : comprendre et traiter les maladies cérébrales ; préserver et améliorer votre propre cerveau ; créer un meilleur futur.

Juillet 2017, en direct sur Facebook Live[13], Mark Zuckerberg, dirigeant de Facebook, critique les déclarations alarmistes d’Elon Musk en déclarant : « Les personnes qui imaginent des scénarios catastrophes, je ne les comprends pas. C’est très négatif et irresponsable ». Elon Musk en profite pour répondre dans un tweet[14] du 25 juillet 2017 : « J’ai parlé avec Mark de ce sujet. Sa compréhension du sujet est limitée ».

Septembre 2017, Elon Musk associe l’IA à la guerre nucléaire en tweetant[15] le 4 septembre : « La Chine, la Russie et bientôt tous les pays forts en informatique. La compétition entre les États pour avoir la supériorité dans le domaine de l’intelligence artificielle conduira probablement à une troisième guerre mondiale à mon avis ».

Avril 2018, Elon Musk publie le documentaire « Do You Trust This Computer ?[16] » pour diaboliser l’IA sous la forme d’un robot dictateur qui asservirait l’humain pour en faire son « animal domestique ».

Août 2019, à la conférence[17] sur l’IA à Pékin, lors d’un débat avec Jack Ma fondateur d’Alibaba et défenseur de l’IA, Elon Musk affiche à nouveau sa réticence en mentionnant que les machines finiront par considérer les humains comme des êtres « lents et stupides », justifiant au passage son projet Neuralink.

Elon Musk a aussi rallié à sa cause de nombreuses personnalités telles que le physicien Stephen Hawking, l’informaticien cofondateur d’Apple Steve Wozniak ou Bill Gates le fondateur de Microsoft. Signant avec eux une lettre ouverte[18] pour mettre en garde l’humanité contre l’IA.

 

Elon Musk est-il passé maître dans la manipulation de l’information ?

Ce n’est pas une surprise qu’Elon Musk soit une personnalité charismatique sachant parfaitement utiliser les canaux d’information pour son propre intérêt. Dans ce cas, précis, il excelle dans cet exercice. La sauvegarde de l’humanité n’est en rien au cœur de ses préoccupations, bien au contraire, il souhaite avant tout retrouver une place de leader sur les marchés cruciaux de l’IA et des IHM. Dans son livre « La Chute de l’empire humain », Charles-Édouard Bouée considère que les leaders de l’IA de demain ne seront ni les GAFA, ni même les Chinois des BAT (Baidu, Alibaba et Tencent), mais un troisième acteur non encore leader sur le secteur. En cela, Elon Musk se présente comme un parfait candidat.

Car Elon Musk le sait bien, l’IA a besoin de nombreuses données provenant de l’humain à travers des IHM élaborées et ces mêmes IHM ont besoin de l’IA pour analyser les quantités d’informations gigantesques qui seront émises par le cerveau humain. Ces deux secteurs technologiques sont interdépendants. En diabolisant l’IA, dont Google et principalement Facebook sont ses concurrents directs au sein de la Silicon Valley, Elon Musk tente de renforcer son projet d’IA sécurisée au travers de la fondation OpenAI et d’en faire la référence de demain. À ce titre, il a d’ailleurs savamment orchestré la preuve de son projet d’IA sûre à travers une fake news mentionnant que la fondation OpenAI aurait créé une IA nommée GPT2[19] tellement puissante et risquée qu’ils auraient préféré stopper le projet. Elon Musk aurait décidé de quitter le conseil d’administration de la fondation en février 2018[20] pour cause de conflit d’intérêts, tout en continuant de la financer.

Elon Musk oublie volontairement de rappeler que ses entreprises SpaceX et surtout Tesla utilisent massivement des IA. Le programme de conduite automatique « Autopilot[21] » des dernières Tesla en est la preuve directe. Mais aussi de mentionner la transformation de la fondation OpenAI à but non lucratif en entreprise privée nommée « OpenAI LP »[22] le 11 mars 2019, permettant ainsi à Elon Musk de mettre au premier plan l’IA dans ses objectifs. Quant au second projet Neuralink, Elon Musk a été très inspiré par le projet « Human Body 2.0[23] » de l’architecte principal du transhumanisme Ray Arch Kurzweil et nous livre un projet idyllique de « cordon neuronal » pour connecter l’homme à la machine. En mettant en avant les applications premières de guérison des maladies dégénératives (Parkinson, dépression, épilepsie, etc.), il tente de gagner les faveurs du public. Néanmoins, de nombreuses personnalités confirment l’impossibilité actuelle de connecter réellement un cerveau humain à une machine. Jean-Gabriel Ganascia, professeur d’informatique à la Sorbonne et chercheur en intelligence artificielle au Laboratoire Informatique de Paris 6, exprime dans une interview[24] sur le site « L’ADN » que la technologie est encore très loin de pouvoir se connecter à l’étendue neuronale du cerveau humain. Antonio Regalado, chercheur en biomédecine, confirme ce point dans sa publication du MIT Technology Review « With Neuralink, Elon Musk Promises Human-to-Human Telepathy. Don’t Believe It[25] ». Pour la neurobiologiste Catherine Vidal, les rêves[26] de fusionner intelligences humaine et artificielle relèvent de la pure fiction.

Les deux projets OpenAI et Neuralink qu’Elon Musk se veulent rassurant et idyllique afin de contrer son principal concurrent Mark Zuckerberg, dirigeant de Facebook, qui a lancé deux projets[27] similaires pour permettre de communiquer des pensées à un ordinateur, en les retranscrivant cinq fois plus vite qu’en les tapant sur l’écran d’un téléphone. Par une de ses phrases favorites, « Il y a une chance sur des milliards que notre réalité soit la bonne », Elon Musk tente tel un Platon dans « l’allégorie de la caverne[28] », de brouiller notre perception de la réalité afin de dissimuler ses propres ambitions.

 

Frédéric Autret

 

[1] Article La Tribune, le 18 Juillet 2017, « Intelligence artificielle : Elon Musk appelle à une régulation de la « menace existentielle ».

[2] Article CNBC Tech Transformers, le 24 Avril 2017, « Elon Musk says plan to merge humans with machines is aimed at stopping a ‘Terminator’-style scenario » .

[3] Article The Wall Street Journal, le 27 Mars 2017, « Elon Musk Launches Neuralink to Connect Brains With Computers ».

[4] Site IaTranshumanisme.com, « Qu’est-ce que le transhumanisme ? Version 3.2 ».

[5] Site Statista, « Chiffre d’affaires prévisionnel du marché de l’intelligence artificielle dans le monde de 2016 à 2025 ».

[6] Article site Mesures.com, le 26 Octobre 2018, « Le marché des IHM attendu en hausse de 9% ».

[7] Site officiel d’OpenAI, le 11 Décembre 2017, « Introducing OpenAI ».

[8] Site World Government Summit, le 14 Février 2017, « Elon Musk warns global governments about the future ».

[9] Article dans Vanity Fair, le 26 Mars 2017, « Elon Musk’s Billion-Dollar crusade to stop the AI Apocalypse ».

[10] Article Forbes, le 25 Juillet 2018, « Elon Musk Et Les Fondateurs De DeepMind S’Engagent À Ne Pas Créer D’Armes Intelligentes ».

[11] Article du site « Wait But Why », le 20 Avril 2017, « Neuralink and the Brain’s Magical Future ».

[12] Conférence YouTube d’Elon Musk, le 16 Juillet 2019, « Neuralink Launch Event ».

[13] Mark Zuckerberg intervention on Facebook Live.

[14] Tweet d’Elon Musk en réponse à Mark Zuckerberg, le 25 Juillet 2017.

[15] Tweet d’Elon Musk associant IA et guerre nucléaire, le 4 Septembre 2017.

[16] Documentaire d’Elon Musk, « Do You Trust This Computer ? ».

[17] Article Les Echos, le 30 Août 2019, « Intelligence artificielle : Jack Ma et Elon Musk restent irréconciliables ».

[18] Article 20 Minutes, le 21 Août 2017, « Elon Musk et une centaine de PDG mettent en garde les Nations Unies contre les «robots tueurs» ».

[19] Article Atlantico, le 17 Février 2019, « Fake news indétectables : GPT2, le programme développé par l’équipe d’intelligence artificielle d’Elon Musk auquel ses concepteurs préfèrent renoncer tant il leur fait peur ».

[20] Communiqué d’Open AI stipulant le départ d’Elon Musk, le 20 Février 2018 .

[21] Site Tesla, description du système AutoPilot.

[22] Article Les Echos, le 12 Mars 2019, « OpenAI : l’association de recherche ouverte d’Elon Musk devient une entreprise fermée ».

[23] Projet « Human Body Version 2.0 » de Ray Arch Kurzweil.

[24] Article site l’ADN, le 14 Février 2018, « Jean-Gabriel Ganascia : ‘Elon Musk, c’est le pire cauchemar pour la société' ».

[25] Article MIT Technology Review, le 22 Avril 2017, « With Neuralink, Elon Musk Promises Human-to-Human Telepathy. Don’t Believe It ».

[26] Interview dans Libération, le 3 Mars 2019, « Passer de la réparation à l’augmentation du cerveau est un leurre transhumaniste » –

[27] Article Les Echos, le 21 Avril 2017, « Communiquer par la pensée et entendre par la peau, les nouveaux paris fous de Facebook » –

[28] Site web La-Philo, « Analyse de l’allégorie de la Caverne (Platon) ».