Les enjeux du ping-pong informationnel sur l’origine du coronavirus entre les Etats-Unis et la Chine

Les enjeux du ping-pong informationnel sur l’origine du coronavirus entre les Etats-Unis et la Chine

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Le 15 janvier 2020 les Etats Unis et la Chine signaient un accord commercial dite de « PHASE 1 » après des mois de tensions commerciales caractérisées par des hausses de tarifs douaniers de part et d’autre. Au terme de cet accord, afin de réduire le déficit commercial des Etats Unis, la Chine s’engageait à augmenter ses importations des produits américains sur deux ans de l’ordre de 200 milliards par rapport à 2017.

En effet à l’aube de son premier mandat, le président américain avait fait de la lutte contre la concurrence déloyale de la Chine son cheval de bataille. Il dénonçait notamment le vol de secrets industriels par les chinois, les subventions d’état aux entreprises nationales, et les industriels américains qui préféraient délocaliser. Les barrières commerciales étaient de ce fait la réponse adéquate au rééquilibrage de la balance commerciale entre les deux pays car elles auraient permis une redynamisation de l’industrie américaine. Force était de constater après 19 m ois d’offensive douanière, que le résultat était plutôt très mitigé. Certes une entreprise comme Apple a promis un investissement d’une centaine de millions de dollars pour produire des ordinateurs au Texas, mais dans l’ensemble, l’emploi manufacturier est resté stable aux États-Unis et la tendance ne saurait se renverser rapidement lorsque l’on sait que toute décision d’investissement prend du temps pour se traduire en emplois effectifs.

En revanche, cette guerre commerciale a provoqué un net ralentissement du commerce bilatéral. Les échanges ont chuté en 2019 de 8,5 %. L’excédent commercial chinois est tombé à 296 milliards de dollars (265 milliards d’euros), alors qu’il était de 323 milliards en 2018 (290 milliards d’euros). La Chine ayant choisi stratégiquement de circonscrire L’affrontement autour des ventes liées aux milieux ruraux américains et donc à des enjeux pour la réélection de Donald Trump.

La question que l’on pourrait se poser c’est celle de savoir si avec cet accord l’on se dirige vers une sortie de crise durable entre les États-Unis et la Chine tant les sujets de discorde sont nombreux. Même si cet accord venait à régler la question commerciale, ce dont on peut déjà douter, il reste de nombreux points d’achoppement notamment en ce qui concerne les transferts de technologies, la propriété intellectuelle. L’accord signé avec la Chine relève donc pour partie d’une stratégie politique et électorale, dans une logique de précampagne pour sa réélection à la présidence des États-Unis en novembre prochain. Donald Trump la qualifiait d’ailleurs de « l’accord du siècle », le considérant comme un succès politique tendant à prouver que la guerre commerciale a fonctionné, de son point de vue, et que la Chine a cédé sur l’essentiel. Une paix des braves donc en ayant toujours dans la ligne de mire « l’ennemi chinois », en étant prêt à exploiter toutes les opportunités pour lui faire mal et démontrer qu’il représente un risque réel pour ceux qui veulent faire affaire avec Pékin.

 

Les manœuvres d’encerclement cognitif sur la question du Coronavirus 

Lorsque le 03 janvier 2020 un article de la BBC fait état de l’existence d’un « virus mystère » et de 44 cas de personnes touchées, dont 11 graves, l’on est bien loin de penser que le monde allait faire face dans les mois qui suivaient à une des plus graves crises sanitaires de l’Histoire. Ces premiers cas sont signalés à Wuhan, une ville de 11 millions d’habitants, située dans la province du Hubei (Chine). Pékin va alors désigner un marché de Wuhan comme le berceau de l’épidémie, lorsque le virus se serait transmis d’une espèce animale à une autre avant de contaminer l’homme. Le chef du Centre de contrôle et de prévention des maladies, Gao Fu, va déclarer « Nous savons à présent que des animaux vivants vendus dans un marché aux poissons sont à la source du virus« , même si des informations de plus en plus concordantes font état de ce que le 1er cas remonterait au mois de novembre 2019.

Trois mois plus tard alors que la Chine enregistre plus de 80.000 contaminations et plus de 3.200 morts, la position de Pékin change sur l’origine du virus et on met en avant la thèse du complot. Zhao Li Jian, un porte-parole de la diplomatie chinoise va publier sur Twitter « Il est possible que ce soit l’armée américaine qui ait apporté l’épidémie à Wuhan« , « Les États-Unis nous doivent une explication« , a-t-il martelé. Pour conforter sa thèse, il va s’appuyer sur deux articles du Global Research, un site internet connu pour ses thèses conspirationnistes non sans avoir repris à son compte un extrait de l’audition devant le Congrès américain de Robert Redfield, le directeur des CDC (Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies), au cours de laquelle ce dernier reconnaît que des décès dus au Covid-19 « ont pu être attribués [par erreur] à la grippe ».

Comment comprendre cette volte-face de Pékin ? Quel est le véritable enjeu de cette nouvelle stratégie informationnelle du régime communiste dans la guerre économique qui l’oppose depuis des longs mois à la puissance américaine ? Il faut dire que sur le plan interne, les autorités chinoises ont dû faire face à une contestation assez violente notamment sur les réseaux sociaux de la manière dont cette crise sanitaire a été gérée. Il leur est notamment reproché d’avoir voulu créer une espèce de blackout autour de la maladie, en arrêtant et emprisonnant le docteur lanceur d’alerte Li Wen Liang qui avait révélé l’existence du nouveau coronavirus. D’autre part, en proie à une contraction de sa croissance à la suite des mesures tarifaires imposées par les Etats Unis dans le cadre de la guerre commerciale qui les oppose depuis des mois, la Chine ne pouvait prêter le flanc à une contestation de longue durée après celle de Hong Kong. Ces deux facteurs de mécontentement ont donc poussé Le parti communiste à recourir à la propagande pour fédérer la population en désignant l’ennemi extérieur qui aurait tout intérêt à la chute de l’empire du milieu. Il y a donc dans l’attitude de Pékin un enjeu stratégique de politique intérieure et de positionnement extérieur par la capacité démontrée par Pékin de se mettre à disposition des autres pays touchés par l’épidémie.

 

De la coopération sanitaire à la confrontation informationnelle

Il est bien loin cette période où face aux crises sanitaires du SRAS en passant par le H1N1, la coopération entre Pékin et Washington s’était renforcée sur les sujets de santé publique à dimension internationale. On peut même élargir ce constat positif à d’autres types de crise. Les deux capitales avaient aussi collaboré après les attentats du 11 septembre 2001 et au moment de la crise financière de 2008. En fait cette épidémie aurait pu être une opportunité pour le réchauffement des relations entre les 2 pays après des mois de tentions. Hélas, elle n’a pas été saisie. La ligne de communication chinoise va mettre l’accent sur l’égoïsme des Américains, leur volonté d’altérer plus encore les relations bilatérales entre les deux pays et de vouloir affaiblir un pays déjà mis à mal par l’épidémie. Ils vont dénoncer avec emphase les propos du Secrétaire d’état au commerce Wilbur Louis Ross qui avait affirmé qu’avec l’épidémie il y aura le retour des emplois aux Etats Unis. Les observations du sénateur républicain Tom Cotton, pointant le manque de transparence de la Chine et la possibilité que le virus provienne d’un laboratoire de recherche de l’armée chinoise ne sont pas en reste.

Entre un Xi Jinping soucieux de redorer le blason d’un pays dont l’image et le prestige ont été fortement écornés avec l’épidémie du coronavirus et un Donald Trump engagé à sauver sa présidence avec des élections dans quelques mois, le ton n’a cessé de monter. Le 19 mars 2020, Trump accusait explicitement les autorités de Pékin d’avoir mis le monde dans une situation sanitaire critique du fait d’une absence de communication sur l’épidémie dès sa survenue. Ce que les autorités chinoises ont réfuté catégoriquement.

Dans ce contexte, pendant que les Etats Unis sont concentrés à se sauver de l’épidémie qui jusque-là était péjorativement appelé « virus chinois » par le président Américain qui perpétuait par là même une diatribe d’indexation qui est au cœur de sa perception du monde, la Chine va se révéler comme le seul pays ayant à la fois le désir et les moyens de mettre cette crise à profit en matière d’influence et de prestige. Pékin déploie à l’échelle mondiale une diplomatie d’aide humanitaire, favorisant ainsi la mise en exergue d’une différence d’approche entre Pékin et Washington sur la politique de solidarité à appliquer par rapport à cette pandémie. Dès début mars, la Chine envoie des conseillers, et expédie du matériel, des masques et des respirateurs en Italie, en Espagne, en Iran, alors que Donald Trump annonçait presque simultanément la fermeture des frontières des États-Unis aux voyageurs d’Europe.

 

Le pyromane chinois  transforme son image en pompier 

Entre les deux superpuissances, la crise du coronavirus accentue la bataille pour la suprématie de l’image du pays résilient. Pour l’instant on assiste du côté américain à une certaine improvisation dans la manière d’affronter l’urgence sanitaire, ce qui contraste avec l’image d’une Amérique de Trump qui est très forte, qui est la première en tout, qui est préparée pour faire face à tout. De son côté, la Chine a compris que le monde entier ne lui demandait pas des comptes pour être à l’origine de la pandémie. Les attaques informationnelles émanant du camp anglo-saxon étaient trop dispersées pour générer un effet boule de neige de répulsion internationale par rapport aux aspects très négatifs de son modèle de développement dans la phase actuelle de la crise. Certaines réactions américaines et européennes (Certains Français ne sont pas en reste sur le sujet) ont même maladroitement déporté le centre de gravité du débat vers d’autres acteurs. Da la Chine, on est passé à la Russie de Poutine soupçonnée de chercher à exploiter les effets psychologiques de la crise en menant des opérations de déstabilisation informationnelle dans le camp occidental. Si ce type d’action souterrain russe n’est pas du tout à exclure, on constate qu’il existe une grande confusion de grille de lecture : la contradiction principale est la man ière dont la Chine est devenue une puissance dangereuse. Les opérations russes de fake news relèvent des contradictions secondaires.

L’absence de débat mondial sur la nation responsable de la pandémie a incité Pékin à reprendre l’initiative par une politique de la main tendue aux pays en grande difficulté. Les médias ont relaté la portée « généreuse » du geste et une partie de la population européenne a manifesté à sa manière une forme dérivée du syndrome de Stockholm en soulignant l’effet bénéfique de la solidarité chinoise dans cette affaire qui s’exprime aussi sur d’autres continents, en Afrique notamment. Pékin étend cet élan de générosité en mobilisant ses entreprises phares telle qu’Huawei, qui est au cœur de la confrontation commerciale entre les Etats-Unis et la Chine.

La catastrophe sanitaire du covid-19 révèle les défaillances du monde occidental par rapport à un problème majeur. Les divisions portent en premier lieu sur les intérêts économiques. Une partie du monde capitaliste, comme le qualifieraient les leaders communistes chinois, préfère préserver une vision à court-terme et préserver les relations d’affaire avec Pékin. Les partisans de ce choix les conduisent à s’exclure de tout débat sur les failles structurelles du régime communiste chinois, qui sont à l’origine de cette crise. En second lieu, les politiques d’un certain nombre de pays développés et d’économies émergentes s’alignent sur cette attitude d’omerta. Pékin exploite à fond cette contradiction pour tenter de redonner un contenu positif à son image.

Hilaire Finyom