La guerre informationnelle sur le fait d’être français, plus édulcorée en 2020

La guerre informationnelle sur le fait d’être français, plus édulcorée en 2020

 

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Être français en 2020 ? Un vaste champ qui relève plus du ressenti que des droits et des devoirs du citoyen inscrits dans les textes et gravés dans le marbre. Un subtil art de vivre oscillant entre culture et gastronomie qui se taille la part du lion dans les réponses qui fusent lorsque la question est posée. Au siècle dernier, il était de bon ton d’ergoter sur les conditions d’obtention de la nationalité française. Depuis une décennie environ, la guerre informationnelle s’est déplacée sur le sentiment d’être français, sur la possibilité de vivre sa citoyenneté à condition de ne pas laisser sa culture sur le bord de la route.

Aujourd’hui, la société française reconnaît sa multiculturalité tout en sacralisant le fait d’être fondamentalement indivisible. La présence d’une dizaine de listes dites communautaires, principalement en région parisienne, lors du premier tour des élections municipales de mars 2020 a provoqué un certain malaise. D’autant que de telles listes revendiquées comme musulmanes, par exemple et signalées comme telles aux préfets – une première en France – n’existaient pas en 2014, lors des précédentes échéances municipales. Au point que cette fois-ci, des élus de premier ordre s’en sont ému. Xavier Bertrand, président de la Région des Hauts de France, en a demandé leur interdiction tandis que le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, a déposé une proposition de loi visant à éradiquer ce phénomène.

Une préoccupation qui n’a pas laissé de marbre l’exécutif français. Dans son édition du 15 février 2020, l’hebdomadaire le Point publiait un document confidentiel interne au gouvernement, porté par le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation. Le texte en question préconisait un renforcement de la répression, un contrôle plus strict des influences étrangères opérant sur le sol français et la promotion de la laïcité par l’éducation. Une guerre avec un adversaire clairement identifié, l’islamisme et non l’islam puisqu’en bout de course, il s’agit aussi de protéger les musulmans de France contre cet extrémisme politico-religieux dont les valeurs sont contraires à celles de la république.

Comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy qui voulait créer les conditions d’existence d’un islam de France et non d’un islam en France, le président Emmanuel Macron, en déplacement à Mulhouse le 18 février 2020, s’est montré encore plus déterminé lors d’une conférence de presse en assurant « vouloir protéger les libertés en luttant contre le séparatisme islamiste. »

 

Français de souche ou Français de sol

Aujourd’hui, le fait d’être français ne se conçoit plus de façon binaire comme dans les années 80. À l’époque, schématiquement, il y avait d’un côté le Front National (cf. les propos de Jean-Yves Le Gallou, co-fondateur de l’institut lliade, organisme de formation de l’extrême droite) qui parlait volontiers de Français de « souche » opposés à ceux ayant acquis la nationalité. De l’autre bord, les « ultras » du courageux mouvement SOS Racisme qui luttaient contre les discriminations, militaient pour un vivre ensemble fédérateur de toutes les communautés présentes sur le territoire et tissaient à gauche une sorte d’instrumentalisation politique du combat antiraciste et d’une idéologie communautariste naissante. Un mouvement que Jacques Attali, ancien sherpa du président François Mitterrand, dénonçait dans son essai « Verbatim » paru en 1993, comme un mouvement créé de toutes pièces selon les directives de la présidence de la République d’alors. Ce qui n’enlève rien aux nobles idéaux de ce mouvement.

Le 6 février 2019,  le quotidien le Parisien partageait les résultats d’une enquête de l’institut d’opinion Ipsos sur les critères d’appartenance à la nation vus par les Français. Cité par le journal, Brice Teinturier, directeur d’Ipsos apportait le commentaire suivant: «  l’enseignement le plus important, c’est qu’aux yeux de nos compatriotes, l’attachement aux valeurs de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, – est ce qui définit le mieux le fait d’être Français. Voilà le socle commun autour duquel on peut rassembler la nation. » Bien avant le fait de parler une langue nationale ou de poser des questions d’organisation sur un territoire commun.

A n’en point douter, la France demeure un pays multiculturel où les relations entre communautés sont relativement  pacifiées.  La République y est certes une et indivisible, son organisation reste néanmoins décentralisée, nous rappelle la réforme constitutionnelle de 2003. Et force est de constater que si on y ajoute que la langue nationale est le français, nul n’empêche le basque, le créole, l’alsacien, le corse ou le breton, entre autres, d’y trouver des relais d’expression d’une identité dans les écoles ou dans les mouvements culturels et associatifs les plus divers. D’autant que sur l’échiquier politique, à la droite de la droite, quelques verrous sémantiques ont sauté et l’usage de ces langues est moins discuté tout comme le fait multiculturel par ces partis qui veulent prendre leurs distances avec l’ancien Front National plus tranché sur ces questions. D’ailleurs l’actuelle présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, en quête de respectabilité, assurait ces derniers temps qu’elle poursuivrait en justice ceux qui se risqueraient à taxer sa formation de parti d’extrême droite affichant un manque d’ouverture susceptible de moins séduire un électorat d’origines diverses.

À l’orée du XXIe siècle, l‘existence d’une société française multiculturelle semble s’imposer comme une évidence. De guerre informationnelle sur ce point, il y a moins à comptabiliser. Ces propos plus édulcorés,  la classe politique est quasi unanime à les digérer et à les intégrer dans ses discours. La diversité des cultures qui alimente le paquebot France s’affichant désormais comme une richesse à promouvoir. Ce qui donne une résonance particulière aux trois piliers de la République que sont « liberté, égalité, fraternité », dont l’interprétation immédiate fait penser à la tolérance mutuelle, à la laïcité publique respectueuse des différences des uns et des autres sans oublier l’égalité à la Française parfois décriée par certains, le tout pouvant nourrir les bases d’une nouvelle identité nationale.

À la fin du XXe siècle,  l’obtention aisée de la nationalité française, fantasme qui resurgit à chaque rendez-vous électoral, occupait amplement le spectre de la guerre informationnelle à ce sujet. Pourtant, contrairement à une idée reçue, rien n’est aisé (pas plus hier qu’aujourd’hui) et l’obtention de la nationalité est strictement codifiée. À sa naissance, un enfant né de parents français obtient la nationalité française par filiation. C’est le droit du sang.

Pour ceux nés en France de parents étrangers, c’est le «droit du sol » qui prévaut. Ils obtiendront la nationalité française le jour de leurs 18 ans et devront pour cela, posséder un certificat de naissance en France, résider dans le pays et y avoir vécu durant au moins cinq ans depuis l’âge de 11 ans. Le caractère automatique de l’acquisition de nationalité pour un enfant né en France de parents étrangers avait été abrogé en 1993, par le gouvernement Balladur. Le concerné devait exprimer son souhait à sa majorité. Mais cette loi a été supprimée par la gauche en 1998.

 

Être français en 2020, un sentiment plus intense qu’avant, aussi important que la nationalité

Qu’en est-il alors du sentiment d’« être français » ? Au XXIe siècle, la guerre informationnelle n’est plus aussi exacerbée que par le passé. Un sentiment que le philosophe et historien français Ernest Renan portait au XVIII siècle sur le registre de la Nation, perçue comme un désir de vivre ensemble qui, traduit dans un environnement contemporain, laisse entrevoir une pratique collective, non fondée exclusivement sur l’appartenance ethnique. Dit autrement, on peut être Afro-descendant et chérir le romantisme français si apprécié dans le monde entier, apprécier la tête de veau, le vin rouge et le camembert, le cassoulet et la choucroute alsacienne,  les enclos paroissiaux bretons et les « french kisses ».

Lors de la cérémonie de citoyenneté en mairie, le premier magistrat de la ville remet au récipiendaire une Charte des droits et devoirs du citoyen français. Il y est décrit les principes, les valeurs et symboles de la République, les droits et les devoirs du citoyen français ainsi que les notions de Liberté, égalité et fraternité. Mais la francité, mélange de gravité et de légèreté parfois, va au-delà des textes et des lois et peut unir et engager une population plus qu’il n’y paraît. Comme l’a souligné en 2009 le philosophe et ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche (2002-2004) Luc Ferry et comme le rapporte l’Institut Montaigne: « C’est cela qui fonde ce que la France a apporté peut-être de meilleur au reste du monde : la conviction que l’être humain mérite d’être respecté en dehors de toute racine ».

Dans une autre veine, l’ancienne Secrétaire d’État à la Jeunesse et à la Vie associative (2010-2012) du troisième gouvernement de François Fillon, Jeannette Bougrab assure sans ambiguïté ( propos rapporté par l’institut Montaigne en 2009): « Je me sens française et fière de l’être. Je suis toujours surprise quand on me pose la question de mes origines. Mais avec humour et malice, je réponds que je suis berrichonne. Je vous avoue que je prends beaucoup de plaisir à voir le visage stupéfait de mes interlocuteurs.  »

La grandeur de la France au XXIe siècle, c’est avant tout aux Français qu’on la doit. La guerre informationnelle est moins diserte sur le fait de savoir qui est français et qui ne l’est pas. Elle laisse place désormais à une autre guerre, plus confuse car engrangeant une quantité de ressentis, de frustrations et de nouveaux combats. Le sentiment étrange pour certains nationaux d’être invisibles et laissés pour compte alors que reste fortement ancré le sentiment  de jouer collectivement le destin d’un pays dans lequel on vit. L’heure est donc  à la valorisation de la diversité, des racines culturelles de tout un chacun et à adhérer au pacte républicain ( qui découle de la constitution française de 1958) quand on habite en France, c’est déjà « être français ».

 

François Thomas