La polémique autour des prêts numériques prédateurs d’Opera Software en Asie et en Afrique

La polémique autour des prêts numériques prédateurs d’Opera Software en Asie et en Afrique

Téléphone Mobile, Téléphone, Téléphone Portable

 

Lancée initialement comme un projet de recherche en 1994 par Telenor en Norvège Telenor, Opera software se veut, aujourd’hui, un pionnier dans la construction de l’avenir d’Internet. Ses facteurs clés de succès sont principalement la rapidité, l’innovation et la sécurité. Opera Software est enregistrée à la Bourse d’Oslo le 11 mars 2004 et en 2010 elle achète la société australienne FastMail.fm spécialisée dans la messagerie web. Après avoir racheté en début d’année 2010 la régie publicitaire AdMarvel, Opera Software annonce 5 octobre 2010 que sa plateforme publicitaire Open Mobile Ad Exchange est ouverte aux annonceurs dont les publicités peuvent être vues jusqu’à 66,5 millions de mobinautes.

La concurrence est de plus en plus rude sur le marché des navigateurs. Afin de conserver leur positionnement international, les grands opérateurs ne cessent d’améliorer leurs performances, d’enrichir leurs fonctionnalités et de renforcer leur paramètre « sécurité ».  Depuis 2014, Google Chrome, le navigateur web du géant américain des services technologiques Google est élu meilleur navigateur internet mondial et accapare 65% de part de marché (ordinateurs et smartphones confondus) en 2019. Avec 2,65%, l’Opera n’arrive qu’en 6ème position, derrière Safari (14%), Firefox (5%), Samsung Internet (4%), UC Browser (4%). La chute d’Internet Explorer illustre parfaitement l’intensité de la concurrence sur ce marché. En l’occurrence, la part du marché du navigateur web développé par la société américaine Microsoft – classé en tête du rang des navigateurs web les plus utilisés en 2011 avec 30% de part de marché-, a chuté de 17% en 2014 à 2% en 2019.

Tandis que Chrome accroît continuellement et assurément sa part de marché, le défi pour les autres navigateurs est d’assurer leur pérennité et conserver – au moins- leurs positions actuelles. Un défi que l’opérateur norvégien ambitieux a pu réussir depuis 10 ans (2,6% en 2010 et 2019). Bien que sa part de marché ait connu de légères fluctuations (entre 4% et 2%), Opera a su préserver son positionnement concurrentiel (6ème). Son rachat partiel par le consortium d’investisseurs chinois : Golden Brick, Beijing Kunlun, Qihoo 360 et Yonglian en 2016, était, entre autres, un facteur essentiel de sa survie. Le rachat a porté sur les navigateurs Opera (ordinateur et mobile), les applications de confidentialité et performance, des technologies brevetées hors Opera TV, et les parts dans une coentreprise chinoise nHorizon. Cette transaction a exclu la régie publicitaire Opera Mediaworks, la division Opera Apps & Games, et Opera TV. En outre, afin de remédier aux éventuelles baisses de sa part de marché, Opera s’est lancé dans les prêts numériques à court terme en Afrique et en Asie. Une stratégie de niche dont l’objectif est de permettre à Opera d’accroître sa part de marché par l’expansion de sa présence à l’international à travers la mise en place de nouveaux services à une clientèle potentielle nouvelle.

Le 16 Janvier 2020, Hindenburg Research, le cabinet spécialiste dans la recherche financière légale publie un rapport qui accuse Opera d’utiliser des applications de prêts prédateurs sur Android. Ce rapport risque de mettre en cause la stratégie d’expansion d’Opera, de déstabiliser et fragiliser son positionnement et sa pérennité.

 

Les prêts sur téléphone mobile, une solution pour les exclus du système bancaire

La stratégie d’expansion d’Opera Software s’est déclinée par son ouverture sur le marché des services financiers en Afrique et en Asie en proposant des prêts numériques à travers l’édition de 4 applications Android : OKash et OPesa au Kenya, CashBean en Inde et OPay au Nigéria. Ces plateformes mobiles proposent des montants de prêts limités aux taux attrayants. Leur cible est principalement les personnes dont la situation financière et/ ou sociale ne leur permet pas d’accéder aux services bancaires classiques. L’Okash , par exemple, propose des sommes allant de 13 à 609 Euros (l’équivalent de 1500 – 70 000 Shilling kényan (KES)), sur une durée de remboursement qui va de 91 jours à un an, le taux maximum d’intérêt appliqué est à hauteur de 36%. Les familles à revenu limité et les étudiants ont souvent recours à ce type de prêts, car ils leur permettent de couvrir des besoins de première nécessité, imprévisibles ou urgents. « Les études montrent que les petits vendeurs, et particulièrement les femmes, les utilisent beaucoup pour alimenter leur commerce. Il est par exemple très classique de voir une mama mboga (vendeuse de légumes de rue) aller au marché de gros le matin, contracter un prêt, acheter ses produits, les vendre pendant la journée et peut-être même rembourser son prêt à la fin de la journée », détaille Tamara Cook, directrice de FSD Kenya, une ONG qui promeut l’inclusion financière.

La tendance du crédit numérique — de petits prêts octroyés rapidement par le biais de canaux numériques — est en hausse dans les pays à faible revenu.  Un crédit numérique est un prêt instantané, automatisé et à distance. Il est à court terme et rapidement octroyé : en général, après la demande, une décision de crédit peut être prise en quelques secondes ou dans les vingt-quatre heures au plus tard. Le processus de décision est en grande partie automatisé et passe par une série d’algorithmes et d’arbres de décision informatisés. Pour chaque demande de prêt, la décision de crédit dépend moins du jugement humain et de procédures manuelles que de la disponibilité de données numériques clés comme les informations provenant du téléphone mobile. Les décaissements ou les remboursements sont effectués à distance par le biais de la technologie mobile. Cela peut avoir des répercussions importantes en matière d’inclusion financière, car de nombreux modèles de crédit numérique n’imposent pas à leurs clients de détenir au préalable un compte financier ou de présenter leur historique de crédit.

La forte pénétration des services financiers mobiles constitue d’une part, un facteur crucial de l’essor du crédit numérique dans les pays en voie de développement, et d’autre part, pour les emprunteurs, c’est une source financière facilement accessible, immédiate, pratique, et simple.

Au Kenya, plus de 86 % des habitants possèdent un téléphone portable et le « mobile money » est omniprésent grâce au succès de M-Pesa, un service mobile de transfert d’argent et de paiement qui a servi d’infrastructure de base à l’ensemble du secteur des « FinTech » (technologies financières). Selon une étude codirigée par FSD Kenya et la Banque centrale, en 2019, plus de 4 millions de Kényans ont recours aux applications qui proposent des prêts mobiles.

 

Les règles d’utilisation de Play store

Par le biais d’un contrat, Google Play met à la disposition des développeurs ou à toute personne physique ou morale qui distribue des produits sur Google Play plusieurs formats de liens : applications Android, pages Web, annonces, d’avis, articles, messages sur les médias sociaux … qui permettent de proposer aux utilisateurs finaux une panoplie de produits tels que les logiciels, contenus, supports numériques et autres éléments ou services, dont les services financiers. De ces services, Google Play exclut les applications qui exposent les utilisateurs à des produits et services financiers trompeurs ou nuisibles.

Les options binaires relatives aux services financiers ne sont pas négociables, et la validation des transactions en crypto monnaies sur les appareils n’est pas autorisée. Dans le cadre des prêts personnels, le Google Play n’autorise pas les applications qui favorisent les prêts nécessitant un remboursement intégral dans un délai de 60 jours ou moins à compter de la date d’octroi du prêt (appelés « prêts personnels à court terme »). Ces règles s’appliquent aux applications proposant des prêts directement, aux applications de génération de prospects et à celles qui mettent les consommateurs en relation avec des prêteurs tiers. Par prêt personnel, on entend tout prêt ponctuel accordé par un individu, une organisation ou une entité au bénéfice d’un consommateur individuel, à des fins autres que le financement d’études ou d’un actif immobilisé. Les consommateurs qui souhaitent recourir à un prêt personnel doivent disposer d’informations précises sur les produits proposés (qualité, caractéristiques, frais, risques et bénéfices) afin de faire leur choix en toute connaissance de cause.

Les métadonnées des applications de prêts personnels doivent inclure les informations relatives à la durée la durée minimale et maximale de la période de remboursement, au taux annuel effectif global maximal, qui comprend généralement le taux d’intérêt plus les frais et autres coûts pour une année, ou tout autre taux similaire calculé conformément à la législation locale et un exemple représentatif du coût total du prêt avec tous les frais applicables.

Aux États-Unis, le taux annuel effectif global est limité à 36 %. Le taux annuel effectif global maximal doit obligatoirement être indiqué pour chaque application de ce type aux États-Unis, et calculé conformément à la loi américaine TILA (Truth in Lending Act) sur la transparence des prêts.

En cas de non-respect du Contrat relatif à la distribution (pour les développeurs) ou des règles et conditions d’utilisation notamment l’utilisation de logiciels malveillants, de fraude et d’applications nuisibles à l’appareil ou à l’utilisateur, les sanctions de Google peuvent aller jusqu’à la résiliation du compte incriminé ou les comptes associés et/ ou la  suppression de l’application de Google Play.

 

Le rapport accusateur et révélateur d’Hindenburg Research

Fondé en 2016 par Nate Anderson, Chartered Financial Analyst Institute (CFA) et l’association Chartered Alternative Investment Analyst (CAIA), Hindenburg Research est un cabinet spécialisé dans la recherche financière légale ayant une expertise confirmée dans l’analyse des actions, du crédit et des dérivés.Le 16 janvier 2019, Hindenburg Research publie un rapport accusant Opera de violation flagrante des politiques de Google Play Store relatives aux applications de prêt à court terme. Cette accusation risque de bouleverser tout le secteur d’activité des prêts électroniques proposés via ses applications Android d’Okash, d’OPay et de CashBean. Le rapport révèle des pratiques financières abusives en matière du taux maximal appliqué et de la période légale du remboursement du prêt. Par exemple, dans le cas d’OPesa, le taux annuel maximal affiché par l’application est de 33% et la durée légale de remboursement est de 91 à 365 jours à compter à partir de la date d’octroi du prêt. Selon l’enquête du Hindenburg Research, OPesa, dans des cas, a demandé un taux excessif allant jusqu’à 438% et a envoyé un courrier électronique aux utilisateurs leur informant qu’ils ne se disposent que de 15 à 29 jours pour effectuer leur remboursement. L’Okash de même a transmis un courrier électronique informant ses utilisateurs que la durée du remboursement de leur prêt est désormais/cependant de 15 à 29 jours contrairement à la durée légale minimale de 60 jours exigée par Google.

Google / Android détient plus de 84% de parts de marché au Kenya, plus de 94% de parts de marché en Inde et plus de 79% de parts de marché au Nigéria, ce qui en fait la plate-forme dominante que les particuliers sur ces marchés utilisent pour les applications de prêt personnel, ce qui rend l’accès d’Opera à la boutique Google Play indispensable à la commercialisation de ses applications de prêt, d’où l’intérêt pour Opera de ne pas frauder les règles d’utilisations instaurées par Google. Dans leur étude, les consultants se sont basés principalement sur les informations obtenues du service clients des applications en questions en se faisant passer pour des clients potentiels et à partir des commentaires publiques et appréciations des utilisateurs sur le Play store. Ils ont également démontré dans leur rapport qu’Opera impose aux emprunteurs un taux exorbitants lorsque le délai prévu de remboursement est dépassé. Ces taux peuvent atteindre jusqu’à 876%. Par exemple, le taux de prêt maximal suggéré par Okash Kenya est à hauteur de 24% par an. Cependant, conformément aux conditions d’utilisation de l’application ce taux s’élève jusqu’à 730% en cas de dépassement des délais de remboursement légal arrêté à 70 jours maximum. Ces taux interpellent. En principe ces prêts à caractère social sont destinés à une population à faible revenu pour leur permettant de subvenir à des besoins urgents ou réguliers d’une importance primaire. Cette élévation démesurée et brusque des taux ne peut que nuire à la solvabilité des emprunteurs et donc au principe fondateur des prêts électroniques.

Les cibles majeures de ces prêts sont les étudiants universitaires. Un étudiant insolvable risque d’être privé de recrutement par les établissements publics ou privés qui exigent un certificat délivré par les agences kényanes de crédit  appelés « Credit Reference Bureau (CRB)». Ce certificat atteste la crédibilité de l’emprunteur, sans lequel, il est rejeté par les employeurs. Par conséquence, ce phénomène contribue à l’augmentation du taux de chômage des jeunes actives entre 18 et 28 ans.  Outre les violations des règles d’utilisation de Google Play, Hindenburg Research attaque d’un autre angle et accuse Opera de rediriger une partie de l’investissement monétaire vers des entités en lien avec son président/PDG à travers des transactions ‘douteuses’. Il s’agit, entre autres, d’une transaction valant 9,5 millions de dollars au profit d’une entité qui semble avoir été détenue à 100% par le président-directeur général d’Opera. L’objet de cette transaction était d’acheter une entreprise qui était financée et exploitée par Opera.  La société a également dépensé 31 millions de dollars en espèce relatifs aux frais de marketing et prépaiements à une société de logiciels antivirus contrôlées par un l’un de ses directeurs et influencée par son président directeur général. Ce partenariat entre les 2 sociétés a pour objectif d’aider Opera dans ses actions marketing à travers la publicité dans les réseaux sociaux. A peine ces accusations publiés, le cours de l’action d’Opera a subit une dégradation immédiate de 2 points et a passé de 9 $ à 7,15 $. Dans le rapport, les consultants ont renforcé leur étude par des analyses pointues et approfondies des applications et leur mode d’utilisation, et par les témoignages et les commentaires des parties prenantes (utilisateurs et employés d’Opera).

Face à ses accusations, Opera a déclaré que le rapport contient de ‘nombreuses erreurs’ sans aucune précision ou éclaircissement par rapport à la nature et l’ampleur de ces erreurs. Par contre, ses applications ont été mise à jour pour se conformer aux politiques de Google Play notamment en matière des délais de remboursement.  Par cette réaction, Opera confirme-t-elle l’exactitude des accusations de Hindenburg Research ? Si l’ajustement des délais est maitrisable qu’en est-il pour les taux ? Bien que le taux annuel effectif global des prêts proposés par les applications d’Opera s’avère flagrant dans les cas illustrés par les analystes financiers, l’interdiction d’un taux excédant 36% ne s’applique qu’aux Etats Unis comme il est clairement décrit par la politique de Play Store.  Opera pourra se servir de ce détail pour argumenter l’élévation de ses taux. Cependant, les répercussions de ces pratiques sur les emprunteurs risquent de fragiliser son image de marque dans les pays cibles et facilement impacter sa part de marché déjà critique surtout que ce marché de prêts électroniques réponds à un besoin intense et évolutif dans les pays en voie de développement. Le rachat partiel d’Opera par le groupe chinois n’était pas hasardeux. Cette démarche s’inscrit dans la vision stratégique globale de la Chine d’étendre sa présence dans le monde entier. Des routes de la soie jusqu’aux prêts financiers numériques aux populations démunis, toutes les options stratégiques quelques soit leur ampleur sont permis. Pour l’opérateur norvégien Opera, après la publication du rapport accusateur de Hindenburg Research, l’enjeu sera double, d’une part veiller à conserver la part de marché relatif aux prêts financiers et d’autre part soigner son image de marque qui se repose essentiellement sur la sécurité et l’innovation.

 Maryem Elmourabit