La démocratie à l’épreuve de la révolution numérique

La démocratie à l’épreuve de la révolution numérique

 

Terre, Continents, Global, Accueil, Mondialisation

 

« C’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement. Nous pouvons tisser des mythes tels que le récit de la création biblique, le Mythe du temps du rêve des aborigènes australiens ou les mythes nationalistes des Etats modernes. Ces mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. Fourmis et abeilles peuvent aussi travailler ensemble en grand nombre, mais elles le font de manière très rigide et uniquement avec des proches parents. Loups et chimpanzés coopèrent avec bien plus de souplesse que les fourmis, mais ils ne peuvent le faire qu’avec de petits nombres d’autres individus qu’ils connaissent intimement. Sapiens peut coopérer de manière extrêmement flexible avec d’innombrables inconnus. C’est ce qui lui permet de diriger le monde […](1) ».

Les origines de la révolution cognitive

Sans doute n’est-il pas vain, pour percer la vraie nature du problème posé, de retourner aux origines de la « révolution cognitive » de l’homme, celle qui lui a permis d’édifier les cathédrales mentales que sont les mythes, par un savant transfert d’ordre linguistique puis intellectuel du signifié (valeur intrinsèque) au signifiant (partie matérielle du signe, symbole). Or, toute symbolique s’adresse aux affects, lesquels renvoient à l’expérience du sujet interprétatif, expérience individuelle ou collective, vécue ou associée, ce qui n’est pas le cas de la valeur intrinsèque, d’une rigueur mathématique et amorale implacable. Depuis les origines de l’homme donc, le mythe et ses vecteurs tiennent lieu de description, de compréhension et d’appréhension du monde dans un tout fédérateur et structurant pour le groupe.

Dans les années 1990 se dessine un nouveau monde sans autre perception et perspective politique que celle d’un mur, porteur d’un édifice monumental (Union soviétique), qui s’effondre en quelques mois, et met à jour des connaissances et des pratiques héritées de la Guerre froide, où l’usage du mensonge et de la manipulation servait ou l’endoctrinement d’un côté du mur, ou l’apathie des populations de l’autre. Sans éducation, sans pratique de la liberté et de la Vérité intrinsèque, l’homme, qui possède naturellement des besoins et affects pourtant non porteurs de violence, s’en remet tout aussi naturellement aux catégories binaires (jour-nuit, chaud-froid…) dont il se sert pour penser et organiser le monde. « Cette courbure particulière de l’espace mental […] dépend strictement de la nécessité de classer en opposant ».

Quand mensonge et vérité, successivement ou simultanément, se jouent du principe démocratique fondé sur la diversité des opinions, c’est collectivement que nos basculons dans l’insécurité et la violence : les informations, livrées sans filtre par de nouvelles technologies et accessibles au plus grand nombre, fondent une conscience collective autour événements soigneusement mis en scène et commués en une relation-narration qui faite sens. Plus que jamais en politique, le mythe naît de la mystification.

 Décomposition du schéma traditionnel de structuration des idées

L’assimilation d’une culture, quelle qu’en soit l’origine ou la nature, s’effectue normalement sur un temps long, allant de la reconnaissance du fait nouveau, comme composante d’un environnement stable, à l’élaboration d’un corpus d’idées servant de référence à sa compréhension. Or ce temps long est aussi celui de la maturation des idéologies « complexe d’idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d’une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d’une façon ou d’une autre, mais pour son avantage immédiat (2)». De fait, et dans son besoin de compréhension, premier pas vers la maîtrise des évènements, l’homme s’astreint à élaborer mentalement des systèmes intégrant réalisme et valeur dont on sait que l’amalgame ne sert que ceux qui les produisent. Puis dans un souci de prise en compte des variables exogènes susceptibles d’affecter la nature de son système de pensée, il s’attèle à produire les moyens matériels qui porteront la voix de ses intérêts conscients : communauté d’intellectuels et médias pour les sociétés modernes. En outre, dans un système démocratique, servi par le droit et libéral par nature, la responsabilité individuelle garantit, de fait, la fiabilité des idées exprimées.

L’avènement de l’ère de l’information à outrance, soutenue par son cortège de nouveaux outils de communication, a considérablement raccourci les circuits de transmission des idées et mis à nu les manipulations présentes et passées. Même la structuration par le mythe s’en trouve bouleversée : en dehors des Etats ayant instauré des systèmes de censure (dont le caractère non démocratique n’est plus à démontrer mais où l’idéologie et la propagande maintiennent encore l’édifice que constitue le mythe fondateur, malgré tout structurant), les démocraties se retrouvent confrontées à un espace incontrôlable de diffusion de vérités et de contre-vérités servant à la manipulation de masse, moyen fort de déstabilisation politique : réseaux sociaux, blogs mais aussi forums et sites spécialisés sont devenus de nouvelles agora où les opinions les plus improbables font autorité dès lors qu’elles sont véhiculées par le sophisme, même le moins élaboré (jour-nuit, chaud-froid…).

 Le nouveau champ des manipulations et d’élaboration des doctrines

Dans son besoin frénétique de tout savoir, de tout comprendre et de structurer sa pensée, le citoyen du Net (ou « homme sachant » et non « homme sachant penser »), pétri par les nouvelles représentations qui ont émergé après la chute du mur, est passé d’hermétique au discours politique à poreux à la théorie du complot. Or, « ensemble de principes, d’énoncés, érigés ou non en systèmes, traduisant une certaine conception de l’univers, de l’existence humaine, de la société, etc., et s’accompagnant volontiers, pour le domaine envisagé, de la formulation de modèles de pensée, de règles de conduite » (cnrtl), la doctrine se fond et se confond trop manifestement avec le mythe et l’idéologie pour en être froidement écartée. De fait, l’élaboration d’un syncrétisme non plus religieux mais informationnel, le recours aux uchronies (récits événements fictifs à partir d’un point de départ historique) ou bien encore les analyses apophatiques (analyses philosophiques fondées sur la négation) pour nier la réalité de la soumission aux manipulations passées (Guerre froide), ont permis au citoyen connecté de se muer, croit-il, en témoin éclairé de son époque.

On ne saurait mieux rapprocher ce nouveau temps de celui du siècle de la décolonisation où certains intellectuels africains tels que Abdoulay Ly, historien et homme politique sénégalais, exaltaient « les capacité dialecticiennes indomptables dont sont porteurs les peuples longtemps tenus en dépendance et ouverts à des influences culturelles diversifiées ». Par « capacité dialecticienne indomptable », qu’ en est-il, au-delà de toute réflexion scientifique et rationnelle de la politique, de l’affirmation sans cesse renouvelée du mythe dans notre appréhension de la liberté (en 1956 dans les rues de Budapest, les insurgés hongrois chantaient La Marseillaise, interdite par le régime stalinien, dont ils disaient qu’elle n’était pas que le chant patriotique des Français mais plus encore l’hymne sacré de la liberté…), de la paix, de la puissance et de la modernité ?

Soixante ans après l’affirmation de Ly, l’Afrique est en proie à un encerclement cognitif savamment orchestré par des puissances jouant de leur soft power comme d’un impérialisme économique déguisé (Chinois, Turcs, notamment).De et par cette manne de psychologies aussi avides que malléables, l’espace illimité du Net est donc devenu le champ de diffusion des influenceurs de tous ordres, lesquels, par un ciblage de groupes sociaux entiers, distillent des vérités dont la diffusion masque des buts souvent inavoués (quand Wikileaks dévoile les correspondances non sécurisées d’Hilary Clinton, alors candidate aux élections présidentielles américaines, n’est-ce-pas pour affirmer son soutien au parti républicain ?), ou bien, dans un monde virtuel de l’immédiateté où toute nouvelle information chasse irrémédiablement l’ancienne même pertinente, propagent encore des fake news afin de reléguer les scandales à de simples anecdotes politiciennes et ainsi éviter soigneusement les questions de fond.

 Du mensonge en politique à l’adhésion au mythe de l’homme sachant

Convertis en activité commerciale lucrative par certaines officines ou sociétés spécialisées en ligne, l’influence, le retournement d’opinion, la désinformation ou le camouflage, grandement facilités par un traitement ajusté de l’information, ont dévoyé le principe de vérité et de transparence des démocraties. Quand en 1972 dans « Du mensonge à la violence », Hannah Arendt affirmait que : « poussé au-delà d’une certaine limite, le mensonge produit des résultats contraires au but recherché ; cette limite est atteinte quand le public auquel le mensonge est destiné est contraint, afin de pouvoir survivre, d’ignorer la frontière qui sépare la vérité du mensonge.

Quand nous sommes convaincus que certaines actions sont pour nous de nécessité vitale, il n’importe plus que cette croyance se fonde sur le mensonge ou sur la vérité », sans doute pensait-elle que la Vérité n’est accessible que si elle repose sur une analyse rigoureuse de quelques réalités bien établies là où la croyance, subjective et évanescente par nature, ne peut s’envisager qu’à la faveur d’une adhésion volontaire à un corpus d’idées (doctrine), ce que permettent encore les régimes totalitaires. Mais comme le souligne justement Yves Ternon dans « Génocide, anatomie d’un crime », dans sa quête de compréhension qui préfigure la maîtrise des événements, l’homme en oublie presque que la Vérité s’impose aussi et surtout dès lors que les limites de sa connaissance et de sa réflexion sont en bute aux premières contradictions, les interprétations se superposent alors jusqu’à former le « terreau idéologique sur lesquels se développent les systèmes politiques », tous les systèmes politiques…

De la même manière qu’ Hitler est monté au pouvoir démocratiquement, les swing States (Etats-Unis, Russie) utilisent la valse des élections pour avantager tel ou tel autre candidat à une investiture…Quand on sait à quel point les hommes ont pu, par le passé, basculer dans la violence la plus extrême par ignorance ou bien sur la base d’informations erronées et/ou manipulées (Seconde Guerre mondiale, Irak, ex-Yougoslavie…), n’est-il pas plus dangereux encore, dans un monde dématérialisé où même la réalité des faits devient, pour le coup, une variable d’ajustement, de se convertir au nouveau mythe de l’homme sachant ?

 

Jehanne Le Nain

  • Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité. Paris, Edition Albin Michel, 2015.
  • Karl Jaspers, Origine et sens de l’histoire. Paris, Plon, 1954.