Les multiples fronts de la guerre informationnelle du professeur Raoult

Les multiples fronts de la guerre informationnelle du professeur Raoult

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« C’est sans doute à cela que Pasteur doit sa grande popularité. Il a lui-même contribué à l’édification de sa légende, par ses textes et par ses interventions publiques. » (André Pichot, « Louis Pasteur, Écrits scientifiques et médicaux », 1994). ll est difficile de ne pas faire le parallèle avec la démarche du professeur Raoult au sujet de ses travaux.

La médiatisation du COVID-19 et de ses conséquences est un phénomène absolument inédit dans l’histoire. La situation informationnelle née de la pandémie a conduit la France, comme la plupart des pays du monde, à prendre des mesures exceptionnelles de confinement. Au fil des jours, la crise sanitaire a monopolisé toute la couverture médiatique, au détriment des autres événements. Dans ce contexte, la manière dont le professeur Didier Raoult et l’hydroxychloroquine (HCQ) se sont incrustés sur nos écrans et nos fils d’actualité sur les réseaux sociaux est intéressante à plus d’un titre.

La controverse est largement sortie du cadre médical qui aurait dû rester le sien. Le débat scientifique sur l’HCQ ser au professeur Raoult de support à une bataille informationnelle dont les enjeux à l’échelle nationale sont médicaux, économiques et politiques. Cette action de communication, plus ou moins maîtrisée, lui a certes permis d’avoir l’attention du pouvoir politique et de l’opinion publique mais a aussi entraîné des effets secondaires auxquels l’intéressé.

Une guerre informationnelle dont l’enjeu est multiple

Sur le plan scientifique, deux logiques irréconciliables s’affrontent. La logique scientifique fondamentale qui exige qu’un nouveau traitement soit validé selon des critères admis par toute la communauté scientifique, et une logique fondée sur la notion d’urgence qui conduit à s’affranchir de ces règles au regard de la catastrophe sanitaire en cours. Pour ses détracteurs, les méthodes du docteur Raoult manquent de rigueur méthodologique et ne permettent pas de dire que la molécule est efficace.

Sur le plan de l’organisation de la recherche en France, le professeur Raoult est un fervent défenseur du modèle des Instituts Hospitalo-Universitaires (IHU). Cette position lui a valu en 2017 de s’opposer à Yves Lévy, alors président de l’INSERM et époux de l’ex-ministre de la santé Agnès Buzyn, au sujet du statut des IHU. Ces rivalités avec le « milieu médical parisien » sembleraient avoir privé l’IHU de Marseille des labels de l’Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale (INSERM) et du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et auraient ainsi retardé la prise en considération des travaux du professeur.

Sur le plan pharmaceutique, le professeur Raoult dénonce le raisonnement intellectuel des laboratoires pharmaceutiques qui auraient du mal à admettre qu’une nouvelle maladie, en l’occurrence ce nouveau virus, puisse être traité efficacement par des molécules connues, et non par une nouvelle molécule innovante, chère et compliquée à industrialiser. L’une des conséquences de ces choix économiques, toujours selon le professeur Raoult, serait l’abandon de la production sur le territoire national de certains composés non rentables alors que dans le même temps, notre système de santé ferait régulièrement face à une pénurie de ces mêmes composés.

Sur le plan politique, l’infectiologue profite de la tribune qui lui est offerte pour indirectement mettre en avant l’influence des laboratoires pharmaceutiques sur les professionnels de santé et certains décideurs politiques. Cette question de lobbying est plus que jamais d’actualité en ces temps de coronavirus. En effet, au sein des deux conseils scientifiques qui épaulent le gouvernement dans sa prise de décision face à l’épidémie, plusieurs de ses membres ont des liens d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique et ont bénéficié de financements de la part de grands laboratoires.

Les réseaux sociaux comme principal vecteur d’influence

Le plus saisissant avec l’apparition de la figure de Didier Raoult dans le débat public ce n’est pas le temps d’antenne qui lui a été consacré, ni même ses mentions sur les chaînes d’info. Son poids dans l’actualité se mesure surtout avec son impact sur les réseaux sociaux. Depuis la publication des résultats de ses tests cliniques, il a fédéré d’importants réseaux d’influence sur Facebook, Twitter ou encore YouTube, qui a accru considérablement sa popularité et lui a donné une visibilité sans précédent pour défendre ses idées, fondées ou non.

En tout, une trentaine de groupes Facebook ont été créés à l’effigie du docteur Raoult, sans compter les pages et profils personnels. Le principal groupe Facebook de soutien du professeur compte déjà près de 200.000 inscrits. Du lundi 23 au dimanche 29 mars, les quelque 21 000 messages publiés dans ce groupe de soutien ont généré 4 850 000 interactions dont 1 627 007 partages. En comparaison, ces publications ont généré, sur la même période, plus de partages que toutes les pages des médias traditionnels BFMTV, France info, CNews, LCI, Le Monde et Le Figaro réunies.

YouTube constitue l’autre terrain de prédilection du professeur. Ses interviews pour la chaîne de l’IHU Méditerranée-Infection qui compte 94 000 abonnés atteignent des records d’audience, pour des contenus médicaux. Les vidéos postées sur la chaîne montrent la notoriété en ligne gagnée par Didier Raoult ces dernières semaines. Au total, depuis le 14 janvier, une vingtaine de vidéos consacrées au nouveau coronavirus ont été publiées sur la chaîne totalisant à elles seules plus de 10 millions de vues. A titre de comparaison, avant le début de l’année 2020 et la crise sanitaire, seule une petite poignée de vidéos du compte de l’IHU avait dépassé les 1 000 vues.

L’épidémiologiste est aujourd’hui suivi par plus de 250 000 followers sur son compte Twitter créé le 24 mars 2020. Au-delà de ce compte tout récent, Didier Raoult a été au cœur de nombreuses discussions sur ce réseau. Depuis la mi-mars, le nom du professeur marseillais apparaît à plusieurs reprises dans les sujets les plus discutés en France. Il est cité dans plus de 600 000 tweets entre le 7 et le 27 mars, comptabilisant un pic le 23 mars, en plein débat sur la chloroquine, avec plus de 110 000 tweets comptabilisés. C’est à peu près autant que pour Olivier Véran, le ministre de la Santé.

 Une instrumentalisation politique de cette guerre informationnelle

L’équipe du docteur Raoult s’est elle aussi directement impliquée dans cette médiatisation via les réseaux sociaux, les conférences de presse et les vidéos. Des pétitions circulent, des responsables politiques prennent parti, affirment avoir eu recours à l’hydroxychloroquine et se sentir mieux, des célébrités, plus ou moins controversées, apportent elles aussi leur soutien aux thèses du professeur. Ce contexte passionnel n’est propice ni à une bonne gestion de crise, ni à des décisions rationnelles, ni même à un débat scientifique serein.

La crise sanitaire a donc embrasé l’espace médiatique national en quelques jours et met en évidence les nombreuses tensions de notre société, et nombreux sont ceux qui semblent vouloir exploiter cette situation. Avec son image à contre-courant, hors des sentiers battus et des médias traditionnels, et ses travaux controversés, Didier Raoult est vu comme un lanceur d’alerte et séduit au passage les complotistes et les adeptes d’une vérité alternative. Ils véhiculent alors ses idées leur donnant un écho encore plus important.

Dans un climat de défiance à l’égard du gouvernement, le discours du professeur Raoult nourrit la guerre informationnelle des conspirationnistes. En sommeil depuis quelques temps mais récemment réactivés, plusieurs comptes Twitter, sont venus relayer les propos de l’infectiologue en usurpant des professions médicales. Ils cherchent à s’appuyer sur la notoriété du médecin pour diffuser de nombreux messages de désinformation très proches de la paternité idéologique de l’extrême droite ou des gilets jaunes.

Enfin, ce conflit politico-scientifique semble aussi dépasser le traditionnel clivage qui oppose les antisystèmes à une intelligentsia dirigeante. La preuve en est avec le positionnement de Bernard-Henri Levy, favorable au professeur Raoult, alors qu’il fut pourtant très critique envers le mouvement des Gilets jaunes. Sur Twitter, il a d’ailleurs pris publiquement la défense du médecin pour dénoncer la défiance à laquelle il faisait face.

Une série d’affrontements informationnels qui nuit à la gestion de la crise sanitaire

La controverse sur la validité ou l’invalidité des méthodes du professeur Raoult bat son plein. Le grand public prend position sur ce problème complexe et grave, pour ou contre, pour des motifs le plus souvent d’ordre passionnel. Il est vrai que la polémique entre opposants et partisans est polluée par des rivalités et des jalousies entre chercheurs, des intérêts contraires entre laboratoires de recherche et des conflits politiques. Au-delà de la lutte contre le COVID-19, la bataille informationnelle menée par le docteur Raoult est un catalyseur qui soulève de nombreuses questions auxquelles devra répondre le gouvernement une fois la pandémie maîtrisée.

Le professeur Raoult a remporté une bataille, mais pas la guerre. En naviguant à contre-courant sans crainte apparente de mettre son statut en jeu, il a réussi à attirer l’attention sur lui pour dénoncer le fonctionnement d’un système, dont il est pourtant bénéficiaire. Son action de communication semble lui avoir partiellement échappé car elle est instrumentalisée dans un but de désinformation sur fond de crise politique et sociale. La visite d’Emmanuel Macron pour discuter des réponses médicales potentielles au COVID-19, lors d’un déplacement surprise à Fondation Méditerranée Infection, ne fait que renforcer les risques de relance d’un débat tous azimuts. Pour les uns, il s’agit d’une tentative de récupération menée par le Président de la République. Pour les autres, une telle visite alimente la polémique sur le retard pris dans le recours préventif à ce type de médicament.

 

Fabrice Martialli