Les ravages de la culture politique du compromis : le cas d’école de la découverte du virus du SIDA

Les ravages de la culture politique du compromis : le cas d’école de la découverte du virus du SIDA

 

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A la fin des années 1970, une maladie, responsable de l’affaiblissement du système immunitaire fait son apparition. Les chercheurs se mettent au labo et en 1983, Le Professeur Luc Montagnier avec son équipe de l’Institut Pasteur découvre le virus, responsable de cette pandémie. Contre toute attente, en 1984, la paternité de la découverte du VIH est également attribuée au virologue américain Robert Gallo. La polémique née de ce bicéphalisme va dévoiler les failles du système de publication scientifique, la faiblesse de la stratégie de la France dans le domaine de la recherche, et le gros handicap de la langue française dans le milieu scientifique. Cet article a été inspiré du livre « Les sentiers de la guerre économique » de Nicolas Moinet.

 

Un encerclement cognitif américain parfaitement réussi

En 1983, Luc Montagier, avec son équipe de chercheurs de l’Institut Pasteur, réussit à isoler le virus responsable du SIDA. Ironie du sort : la guerre contre cette maladie mystérieuse s’est muée en une guerre scientifique qui deviendra plus tard politique et économique.

En effet, dans le monde scientifique le principe est le suivant : pour exister et faire progresser la science, un chercheur doit publier ses recherches dans des revues dites académiques. L’évaluation par les pairs se déroule en double aveugle : l’article est anonyme et les « reviewers » ne sont pas connus de celui qui soumet. Le hic est qu’il est impossible pour un chercheur de savoir si ses relecteurs anonymes ne sont pas des concurrents travaillant sur le même sujet de recherche que lui. La suite de l’histoire entre Montagnier et Gallo nous en dira plus. En effet, l’équipe de Luc Montagnier pour faire savoir et convaincre la communauté scientifique ses travaux sur le SIDA,  établit une collaboration  avec le laboratoire américain du National Cancer Institut dirigé par Le Professeur Robert GALLO. Grace à ce dernier, la découverte est  publiée dans Science, une revue de référence dans le milieu académique. Mieux, il s’est proposé d’écrire lui-même le résumé de la présentation.

Surprise : en 1984, Robert Gallo profite de cette collaboration, de sa notoriété et de son influence dans la communauté scientifique pour faire siennes les connaissances sur le virus du SIDA de l’équipe du français Luc Montagnier de l’Institut Pasteur. En effet, un an après la sortie de la publication française dans Science, le Secrétaire Américain à la Santé annonça la découverte du virus du Sida par Robert Gallo et L’Office Américain des Brevets accorde très rapidement un brevet au test de dépistage du SIDA déposé par Robert Gallo alors que celui déposé plusieurs mois auparavant par l’Institut Pasteur ne reçoit aucune réponse. La controverse scientifique qui débute alors entre les deux chercheurs est relayée par un conflit économique. La manne financière en jeu est colossale. S’engage alors une bataille juridique pour la détention du brevet sur les tests de dépistage du nouveau rétrovirus. En 1987 un accord est signé par Ronald Reagan et Jacques Chirac : il établit la co-découverte du VIH par les deux équipes et organise une répartition équitable des gains, une fondation franco-américaine est créée. Accord que Pasteur a plusieurs fois dénoncé.

 

Les défaillances du mille-feuille administratif France

Malgré leur manque d’éthique évident, les américains sortent avantagés de la négociation. Rapports de force obligent… Mais les États-Unis d’Amérique restent un pays de liberté et en 1989, une enquête paraît dans le Chicago Tribune. Coup de théâtre : un Démocrate du Congrès saisit alors l’Office pour l’Intégrité Scientifique qui accuse Robert Gallo de fraude. L’affaire est relancée. A travers lui, c’est également l’administration Républicaine qui est mise en cause. Robert Gallo qui avoue ses méfaits est d’abord reconnu coupable puis finalement disculpé en appel. Tout le dispositif américain s’est mis en action, de la prestigieuse revue scientifique Science jusqu’au Secrétaire d’État à la Santé et même le Président des États-Unis. En 1994, l’accord franco-américain est renégocié mais la répartition des royalties reste cependant défavorable aux Français, contraints de partager ce qui leur appartient. La bataille est perdue par la France. Pourrait-il en être autrement si le dispositif français n’est pas organisé pour mener une stratégie à la hauteur des enjeux et d’un système de coopération-concurrence où l’ « intelligence » à l’anglo-saxonne prend toute sa mesure. De plus, le résultat était connu d’avance avec la  négligence collective dans la protection du patrimoine scientifique, le silence remarqué de la représentation française, l’absence de maillages entre les structures françaises (Pasteur, CNRS et Sanofi par exemple), etc.

« Au début de l’affaire, explique le Professeur Luc Montagnier, en 1983 et 1984, nous étions presque seuls. Il n’y avait pas grand monde en France pour nous soutenir.» Dès le départ, le chercheur français n’était pas en mesure de connaître l’ensemble des forces dont il disposait. Après bien entendu, les choses ont évolué. Paradoxalement, cette évolution a commencé quand Gallo et ses collègues ont fait publiquement parler d’eux. Nous avons alors bénéficié de ce courant, situation qui n’est pas dénuée d’ironie.» Mais le Professeur Montagnier ne disposera jamais au sein de l’Institut Pasteur des moyens nécessaires pour livrer une bataille juridique. Quant à l’Etat français, les retours sont très divers : si le cabinet du Premier Ministre a apporté son soutien à l’Institut Pasteur, cette réalité n’a pas été ensuite relayée au sein de divers cabinets ministériels par manque d’information et de communication. D’un côté, le Ministère de la Recherche, tutelle de Pasteur, était peu informé quand de l’autre côté, le Ministère de la Santé, bien informé, n’avait que peu de moyens à mettre en œuvre.

 

Une prise de conscience éphémère

Tirant grande leçon de cette affaire, la France prend conscience du rôle stratégique de l’information. Le Comité de la Compétitivité et la Sécurité Économique est réaménagé et Luc Montagnier est invité à y intégrer, avec six autres personnalités. Mais, ce Comité ne survivra pas à la Présidentielle suivante et Luc MONTAGNIER rejoindra bientôt New York où on lui propose de poursuivre ses recherches sur le Sida quand en France, atteint par la limite d’âge, il n’a plus aucun avenir. New York lui offre une seconde jeunesse.

Dix ans plus tard, en 2008, il obtiendra le Prix Nobel de médecine en compagnie de Françoise Barré-Sinoussi. La polémique sur la découverte du virus du SIDA est définitivement close. Quant à la France et à l’Europe, elles continuent de plus belle à inciter leurs chercheurs à publier dans les revues de références dites internationales, c’est-à-dire essentiellement anglo-américaines, à partir de classements plus que discutables.

Il a fallu attendre la crise du covid-19 pour identifier les points faibles qui deviennent des évidences niées par tous les garants du système durant des décennies. Le Ministère de la santé est incapable de se hisser au niveau de cette vision globale. Trop d’intérêts personnels l’ont empêché de le faire. Il existe en plus au sein de ce Ministère une partie non négligeable de fonctionnaires qui refuseraient ce type d’évolution au nom de principes « humanistes ». C’est par exemple ce qui les empêche de mettre en place une démarche efficace pour contrer la fraude massive à la sécurité sociale et le coût que ce la représente en milliards d’euros. 

La définition d’une ligne stratégique cohérente pour la France en matière d’économie de la santé, implique une mise à plat des différentes contradictions françaises. Le pouvoir politique est pour l’instant incapable de prendre une telle initiative.

Siaka Traore