Faut-il s’habituer à vivre en gérant l’information comme une menace potentielle ?

Faut-il s’habituer à vivre en gérant l’information comme une menace potentielle ?

Femme, Face, Pensées, Médias, Tête

 

Depuis que l’homme existe, le mensonge, la tromperie et la désinformation jalonnent l’histoire des rapports de force entre les peuples et les individus. L’émergence d’Internet et la propagation des réseaux sociaux ont modifié les coutumes et usages dans la manière insidieuse de manipuler les esprits. C’est l’une des résultantes des technologies de l’information qui ont donné une dimension mondiale et atemporelle aux moyens utilisés pour propager des informations tendancieuses ou mensongères.

L’importance des alertes cognitives

l. Le XXe siècle nous avait habitué à une amélioration progressive de notre rapport à l’information : plus de moyens d’accès à cause de la démultiplication des moyens de communication et plus de liberté d’expression par la prise en compte des prises de position de la société civile. Le XXIe siècle sembla confirmer dans un premier temps cette tendance par la libéralisation de la production de connaissances notamment par la création de wikipedia, le rôle joué par les lanceurs d’alerte, la mise en ligne des réactions instantanées par twitter, l’usage répandu des Smartphones pour filmer des faits d’actualité. Ce sentiment de progression vers une liberté plus forte de l’individu par rapport au pouvoir  a subi coup d’arrêt avec l’affaire Snowden.

2 . Le Web n’est plus l’univers de liberté qui nous est apparu dans les années 90. Il est sous la surveillance invisible des puissances étatiques et marchandes. Aucun système juridique ne parvient à limiter la capacité d’intrusion dans notre périmètre privé. Plusieurs siècles de luttes pour obtenir une garantie limitée du secret de correspondance dans l’activité postale sont ainsi réduits à néant. Internet, présenté comme l’un des moteurs les plus productifs du progrès humain, n’offre aucune garantie. Jadis exposé aux commérages et à la rumeur, le simple citoyen évolue désormais dans un champ de menaces beaucoup plus étendu.

3. La société démocratique a été piégée par les dérives dans l’usage qui est fait des technologies de l’information. Et contrairement au passé, aucune protestation d’envergure  n’a remis en cause cet état de fait. La législation prévoit la violation du secret de correspondance mais cette timide tentative de légiférer n’a pas été suivie d’effet. L’impuissance du Droit dans le domaine du contenant s’étend-elle au contenu ? Deux faits symboliques nous confirment que les derniers épisodes de la politique internationale ne sont guère rassurants sur ce point. L’affaire des Armes de Destruction Massive (dossier construit à partir d’allégations pour légitimer l’intervention américaine contre Saddam Hussein) est à l’origine de la guerre en Irak. Ce mensonge d’Etat conçu par la plus grande puissance mondiale est à l’origine de la déstabilisation durable du Moyen Orient. D’autres ont suivi. Il suffit de lire le rapport d’alerte que vient de sortir l’Ecole de Guerre Economique sur la Chine comme potentielle puissance dangereuse du temps de paix pour comprendre comment cette pratique est devenue une forme de gouvernance dans un régime communiste

Le piège du monde immatériel

A la fin des années 90, les créatifs de l’univers virtuel nord-américain avaient très clairement annoncé leur objectif marchand :

  • Connaître les besoins de chaque  consommateur avec le maximum de précision.
  • Lui fournir les informations utiles pour satisfaire ses besoins.
  • Orienter progressivement ses choix en lui suggérant d’autres pistes d’achat.
  • Formater sa manière de vivre par un conditionnement par les data.

A l’époque, l’énoncé de cette stratégie (au moins ses trois premiers niveaux) par une société comme Web Tv, ne choqua personne outre Atlantique car la loi permettait de d’aller très loin dans la connaissance de la vie privée des consommateurs.

Étrangement, cette vision du futur usage des data dans la construction commerciale du monde immatériel ne déclencha aucun débat de fond en Europe, où la notion de vie privée avait encore un sens et était protégée par une autre manière d’appliquer les règles du Droit.

La crise du covid-19 relance (un peu tardivement) le débat sur la question des systèmes de traçage des personnes contaminées et de leur entourage. Pour éviter que la captation « naturelle » de data par des consortium de l’économie numérique,  CNIL et le RGPD semblent aujourd’hui des barrières insuffisantes. La compétition autour du stockage et de l’instrumentalisation des data  est la question principale. Elle est aussi la clé de la rentabilité globale du commerce dans ce second monde qu’est en train de devenir le monde immatériel. Or sur ces deux points cruciaux de la problématique, l’Europe et la France sont toujours en situation de dépendance. Les seuls combats que Les Etats européens peuvent mener pour l’instant sont des actions de parasitage momentané, dans notre rapport aux Gafam en particulier, mais pas plus. Autrement dit, c’est à l’individu de se prendre en charge comme il peut et à son niveau.

Christian Harbulot