La guerre du chocolat

La guerre du chocolat

 

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Véritable enjeu stratégique dans les économies modernes, le marché mondial du chocolat qui génère plus de  100 milliards de dollars est un marché en pleine expansion. La demande mondiale ne cesse de grimper. Une maîtrise du prix de sa matière première, le cacao, amène les firmes internationales à se déployer dans les pays producteurs, afin de garantir une production sur le long terme par la maîtrise des coûts et un contrôle totale de la production.

Cette importante demande mondiale, qui devrait satisfaire autant les pays producteurs que les groupes industriels, ne semble pas ravir tout le monde. Les producteurs se plaignent de ne pas être rémunérés à  hauteur de leurs  efforts. Ces raisons ont poussé la côte d’ivoire et le Ghana, les deux premiers pays producteurs au monde à conclure un accord pour vendre leur production de cacao de manière commune avec une prime appelée Différentiel de Revenu Décent (DRD) ou en anglais le Living Income Differential (LID). Celle-ci est de 400 $ par tonne et s’ajoute systématiquement aux prix mondiaux du cacao sur tous les contrats que ces deux pays réalisent pour la récolte 2020/2021. L’application de cette nouvelle prime, ressemble à un « bras de fer » avec les pays industrialisés qui sont les plus grands consommateurs des produits et dérivés à base de cacao.

 

L’accord de Partenariat stratégique Côte d’ivoire-Ghana, véritable enjeu économique

En octobre 2017, le Président de la République, Alassane Ouattara et son homologue ghanéen, Nana Addo Dankwa Akufo-Addo ont signé un Accord de Partenariat Stratégique (APS), en vue d’insuffler une nouvelle dynamique à la coopération ivoiro-ghanéenne. Baptisé « Déclaration d’Abidjan », cet accord de partenariat, conclu en marge de la 6ème édition de l’Africa CEO Forum qui se tenait à Abidjan (lundi-mardi), vise à mieux défendre les intérêts des producteurs de la Côte d’Ivoire et du Ghana qui assurent 60% de l’offre mondiale de cacao.

Le texte de l’accord est très explicite : « Les deux chefs d’Etat réaffirment leur volonté de définir une stratégie commune, en vue de trouver une solution durable à l’amélioration des prix perçus par les producteurs de cacao de leurs pays respectifs ». Les deux présidents  conviennent aussi « d’annoncer chaque année, de manière concomitante et avant le début de la campagne le prix du cacao au producteur ».

En effet, le prix des fèves n’est pas harmonisé au niveau des deux pays. Pour la campagne 2017, alors que la Côte d’Ivoire a fixé le prix bord champ à 700 francs CFA (1,32 dollars)/kg, au Ghana, le bord champ se négociait à 900 fcfa CFA (1,70 dollars)/kg, accentuant la contrebande de fèves de cacao entre les deux pays, selon des données officielles. Cette déclaration d’Abidjan intervient alors que depuis 2017, les deux pays font face à de fortes fluctuations des cours du cacao sur le marché international, marquées par une forte baisse des cours du cacao de l’ordre de 40%. Celle-ci a eu un impact sur les revenus de plusieurs millions de petits producteurs ainsi que sur les recettes budgétaires des deux pays.

La Côte d’Ivoire  produit annuellement environ 2 millions de tonne de fèves, tandis que le Ghana produit près d’un million de tonne, d’après les chiffres officiels. Les deux pays prévoient d’utiliser les fonds  générés par le DRD  pour garantir que les agriculteurs obtiennent 70% d’un prix cible de 2 600 $ la tonne (FOB). Si les prix mondiaux montent au-dessus de 2 900 $, l’excédent sera placé dans un fonds de stabilisation qui serait utilisé pour garantir que les agriculteurs obtiennent le prix cible lorsque les prix du marché baissent.

 

Les stratégies d’encerclement cognitif des pays industrialisés

Le marché étant régulé par la loi de l’offre et de la demande, il faut pour ces pays avoir une maîtrise totale de la chaîne des valeurs au regard d’une demande croissante surtout de la classe moyenne qui intègre dans ses habitudes de consommation les produits dérivés du cacao à savoir la poudre cacao, le chocolat et bien d’autres. Plusieurs sociétés de négoce dans l’agroalimentaire se sont installées dans les pays producteurs, notamment en Côte d’ivoire et au Ghana. C’est le cas du groupe Barry Callebaut, dont le siège est à Zurich. Ce groupe suisse est le leader mondial de la fabrication de chocolat et cacao de très grande qualité.  Cette démarche est aussi mise en oeuvre par le groupe Cargill, entreprise nord-américaine spécialisée dans la fourniture d’ingrédients alimentaires et dans le négoce de premières, ainsi que par le groupe Olam International, entreprise singapourienne de négoce et de courtage de denrées alimentaires présente désormais en Côte d’ivoireCes grosses entreprises multinationales se livrent une  bataille depuis les champs des producteurs afin d’assurer à leurs clients dont ils sont les principaux fournisseurs, l’approvisionnement sans interruption et sur le long terme. Par ailleurs, l’exemple du cas du groupe Ferrero est une bonne illustration de la stratégie d’encerclement cognitif. Depuis quelques années, le Groupe Ferrero, fidèle à sa devise «Travailler, Créer, Donner », a souhaité contribuer directement à l’amélioration des conditions de vie et de développement des populations parmi les plus défavorisées au monde à travers trois entreprises sociales. Présentes à Yaoundé au Cameroun, à Baramati en Inde et à Johannesburg en Afrique du Sud, la mission de ces entreprises sociales se décline à travers trois principes :

  • Créer des postes de travail en formant les personnes à l’apprentissage d’un métier et amorcer un développement durable effectif.
  •  Élaborer des produits Ferrero en tenant compte des situations climatiques et des exigences des populations locales.
  •  Participer aux initiatives locales en matière de santé ou de suivi socio-éducatif en affectant les bénéfices de ces entreprises au financement de projets locaux.

Après savoir signé des partenariats exclusifs avec les producteurs locaux de cacao, Imsofer (Impresa Sociale Ferrero), entreprise sociale, va devenir une entreprise réelle, avec des objectifs de rentabilité obéissant aux mêmes règles de gestion que toutes les filiales à  travers le monde d’où sa nouvelle dénomination Ferrero Cameroon.

Rapports de force entre pays industrialisés et pays producteurs

 Afin de mieux contrôler les pays producteurs, les pays industrialisés vont au travers d’organismes privés internationaux exiger de nombreuses certifications auxquels les agriculteurs devront se soumettre depuis la production jusqu’à la commercialisation. C’est le cas de Fairtrade international qui vient d’entériner une nouvelle exigence de certifications pour le café et le cacao. Cette nouvelle norme qui prend effet le 1er juin 2020, oblige les coopératives et les commerçants candidats à prendre des engagements pour de nouveaux volumes de ventes Fairtrade afin d’être éligible à la certification. Les engagements doivent être confirmés par l’acheteur final, dont les produits portent la marque Fairtrade. Cependant, il sera également possible pour les nouvelles organisations de producteurs de devenir certifiées, si nécessaire, afin d’assurer la continuité de l’approvisionnement d’un contrat existant pour le cacao ou le café certifié Fairtrade.

Un autre organisme, Rainforest Alliance, a pour mission de renforcer la position des petits producteurs de cacao, tant sur le plan agricole que sur le plan commercial, et de les former dans la  préservation des ressources naturelles, à l’augmentation de leur productivité et à sécuriser des conditions de vie et de travail décentes. Les plantations qui ont le label Rainforest Alliance, sont auditées une fois par an selon des critères environnementaux, sociaux et économiques rigoureux qui protègent la biodiversité et favorisent une culture du respect des travailleurs et des communautés locales.

Tous ces contrôles ont pour corollaire de fournir aux pays industrialisés les éléments de dissuasion dont ils pourront s’en servir à l’avenir pour maintenir les  pays producteurs dans une sorte d’endoctrinement et éviter des surprises de rupture de stocks si ces derniers venaient à abandonner pour manque de productivité. Une forme de lobbying en fait.

Les pays producteurs n’ont de choix que de se plier à ses diverses exigences au risque de voir leurs économies fortement affectées car  ils sont tributaires des exportations de cacao. Le cacao en Côte d’Ivoire, premier producteur mondial avec  plus de 2 millions de tonnes, représente 15% du Produit intérieur brut (PIB) et plus de 50% des exportations du pays et surtout les deux tiers des emplois directs et indirects et des revenus de la population, selon un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) publié à Abidjan.

Une guerre de l’information par l’expertise

Le rapport des chercheurs de l’Université de Chicago financé par le département américain du Travail et dont la publication ne devrait plus tarder, souligne que le recours au travail des enfants dans les plantations de cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire ont augmenté de 10 % au cours de la dernière décennie, et ce, malgré les promesses de l’industrie de réduire ce nombre de 70 %, affirme Reuters. Plus précisément, le nombre d’enfants-travailleurs dans les plantations de cacao s’élevait à près de 2,1 millions la saison dernière dans les deux pays. Ce chiffre comprend des enfants de moins de 12 ans et des enfants également plus âgés dont le travail est dangereux et dépasse un certain nombre d’heures. Cette publication très médiatisée menée par les Etats-Unis est une perçue comme un embargo de la part des pays industrialisés pour freiner les pays producteurs dans leur volonté exprimée par cette nouvelle taxation et cet accord stratégique (la déclaration d’Abidjan).

Par ailleurs, avant que le couperet des $ 400 la tonne de différentiel du revenu décent (DRD) ne tombe à l’ouverture de la prochaine campagne cacaoyère en Afrique de l’Ouest le 1er octobre prochain, on se bat à Abidjan pour engranger des volumes. Et, de surcroît, des volumes de cacao certifié afin de répondre aux exigences croissantes du marché mondial et permettre aux multinationales d’honorer leur calendrier d’engagements en matière de cacao durable.

Les opérateurs locaux, membres du Groupement des négociants ivoiriens (GNI), ne parviennent pas à concurrencer en termes de prix les géants mondiaux du cacao qui sont installé en Côte d’Ivoire. Ceux-ci achètent généralement du  cacao traçable et certifié sur lequel des primes sont payées au producteur et aux coopératives. Ils ont de ce fait la priorité au niveau des livraisons.  Ainsi, les grands chocolatiers tels que Lindt, Heshey, Ferrero, etc. achètent de plus en plus du cacao certifié équitable aux multinationales comme Barry Callebaut, Cargill ou Olam bien implantés tant en Côte d’Ivoire qu’au Ghana. Ils paieraient actuellement la tonne de fève à FCFA 975-980 le kilo. Rappelons que le prix minimum garanti est de FCFA 825. Les multinationales réalisent 75 à 80 % des achats et des exportations de cacao.

L ‘impact du COVID 19 sur l’industrie du chocolat

Selon le rapport de Fairtrade internationale en date du 12/04/2020, des pays producteurs aux chocolatiers, l’ensemble de la filière est affectée par les conséquences de la COVID 19.  Les producteurs et travailleurs agricoles sont confrontés à la baisse des volumes de vente dans les pays consommateurs à cause de la réduction mondiale de l’activité économique alors même qu’ils peinent déjà à commercialiser convenablement leur production. Dans certains pays, les producteurs doivent faire face à de nombreuses mesures de confinement qui freinent leurs capacités à réaliser pleinement cette récolte.  La situation des producteurs et des travailleurs agricoles est des plus préoccupantes. Ils risquent de subir de plein fouet les effets d’une crise sanitaire et économique qui ne fait que commencer. L’impact sur cette population très vulnérable parce qu’elle ne bénéficie pas d’un système de santé robuste et n’a pas de moyens financiers de survie, pourrait s’avérer désastreux.

Depuis le début de la crise COVID-19, les prix du cacao sur les marchés mondiaux ont baissé de 25%. Cette forte baisse est une source d’inquiétude pour les producteurs. L’impact économique de la crise est, à ce jour, moindre en Afrique de l’Ouest, le cacao de la dernière campagne 2019-2020 ayant été pour majorité livré. Le ralentissement des transports maritimes vers l’Europe et les États-Unis, principaux marchés du cacao affecte la demande en chocolat et par conséquent a des retombées négatives sur les revenus des pays producteurs. À terme, si l’épidémie prend de l’ampleur en Afrique de l’Ouest, l’avenir économique des planteurs de cacao est incertainLe gouvernement ivoirien a pour l’heure annoncé une subvention aux exportateurs nationaux. Quant à l’industrie internationale du chocolat, elle affirme s’inquiéter de ce contexte difficile. Cela suffira-t-il pour des producteurs aux revenus déjà fragilisés par la baisse du cours mondial du cacao depuis une trentaine d’années, par la déforestation, par le changement climatique et par le « swollen shoot », un virus qui affecte les cacaoyers ?

Par ailleurs, la filière française des chocolatiers se retrouve lourdement impactée. La décision du gouvernement français de fermer les entreprises dites non-essentielles a un impact direct  : fermeture des boutiques physiques, difficultés d’expédition de commandes, usines au ralenti dû aux mesures sanitaires mises en place, chômage partiel.

Ce « bras de fer » ne saurait perdurer quand on connaît le lobbying qui se joue dans ce secteur depuis nombreuses années. Il faudrait pour ces pays producteurs conserver cette unité stratégique et l’étendre à l’ensemble des pays de la sous-région notamment le Cameroun et le Nigeria qui figurent dans le Top 10 des producteurs de cacao afin de porter d’une seule et même voix les aspirations communes du continent : revaloriser le travail du producteur et favoriser le développement du continent par les bénéfices tirés de la récolte du cacao.

Gnalhey Ulrich Koffi