Les leviers d’influence de l’industrie de la santé

Les leviers d’influence de l’industrie de la santé

Microscope, Recherche, Laboratoire, La Science

 

Le film « Knock » produit par Guy Lefranc en 1951, tiré de la pièce de théâtre « Knock ou le Triomphe de la médecine » de Jules Romains, était visionnaire à bien des égards. Il prédit l’association machiavélique de la médecine, la pharmacologie et l’acquisition des données client avec une clairvoyance remarquable.

Le contraste entre les pratiques de Knock et la lecture de l’ouvrage du docteur suédois Hans Rosling « Factfulness », qui expose avec précision et rigueur les avancées du monde de la médecine, est saisissant. Il est indéniable qu’elles ont profité à l’ensemble de la population mondiale contribuant ainsi à réduire les inégalités entre les continents face aux besoins élémentaires de santé publique. Durant de longues années, les grandes découvertes de la médecine ont été réalisées principalement par des aristocrates rentiers n’ayant guère la préoccupation de subvenir à leurs besoins. Leurs trouvailles, qui les ont néanmoins rendus célèbres, ont servi la cause générale. Il est certain que tout n’était pas parfait et que les pionniers de la médecine ont parfois recouru à des pratiques très discutables, mais l’échelle y est sans commune mesure.

Les choses ont bien changé depuis cet âge d’or de la médecine, certains acteurs de la santé, poussés par des intérêts financiers sans limites, ont trouvé le moyen irréfutable de prospérer à long terme. Car depuis la fin de l’emprise de la religion dans les pays « développés », la vie humaine n’a plus de prix ! Ce changement a été fort bien intégré par les industriels de la chimie qui ont très bien compris que dès lors ils auraient le champ libre dans la création d’une éphémère alternative au divin et qu’il ne serait plus possible de s’opposer aux progrès de leurs productions médicamenteuses. C’est aujourd’hui sur les épaules de la médecine que se retrouve en grande partie la moralité d’une société dissociée de la vie après la mort comme l’avait pensé le christianisme. Les progrès de la science aussi noble et louable soient’ils ont aussi une face obscure que la sphère politique n’a pas choisi de trancher. Jusqu’à quel point, ou quel prix, peut-on prolonger la vie humaine, est-il justifié de traiter coûte que coûte un patient? Les quelques exemples récents que voici n’en sont que la partie visible !

L’encerclement cognitif et les laboratoires

Que penser du Zolgensma, ce médicament de Novartis dont l’injection unique vaut près de 2,2 millions de francs suisses (le plus cher de l’histoire) et qui permet de traiter les enfants atteints d’amyotrophie spinale ? Il y a en France environ 120 nouveaux par an, et au total environ 2 500 malades.

  • La communication incitative

L’entreprise a créé le débat en décrétant le tirage au sort de cent bébés qui recevraient gratuitement le traitement. Difficile de considérer cette annonce comme de la philanthropie, mais plutôt comme le lancement d’une large campagne de communication dans le but de forcer les Etats à autoriser son médicament en utilisant les familles touchées par cette maladie comme levier d’influence.

Comment interpréter la brûlante actualité du COVID-19 et les polémiques à n’en plus finir sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine ? Dans notre société de haute technologie où ne se passe pas un jour sans l’annonce d’une nouvelle prouesse glorifiant la créativité humaine, ou les mots « innovation » et « disruption » font partie du langage courant, il devient facile, mais au combien risqué, de lancer le discrédit sur des molécules « anciennes » ayant fait leurs preuves. Serions-nous entrés dans l’ère de l’obsolescence programmée des médicaments, où l’efficacité d’un traitement serait soudainement corrélée à la récence de sa découverte ?

  • La manipulation des études scientifiques

Nous en sommes arrivés à un point si avancé dans la perversion du domaine de la santé que malgré tout le sérieux qui devait encadrer les études médicales, il est possible de leur faire dire ce que l’on veut. L’anthropologue Jean-Dominique Michel expose en détail son analyse de la très controversée étude publiée dans la revue de référence The Lancet. Il note également que malgré les exigences scientifiques de base qui imposent le principe de reproductibilité d’une étude par n’importe quel autre chercheur, ce taux n’est que de 25%. Ce qui signifie qu’il est, dans les trois quarts des cas, impossible de confirmer ou infirmer le résultat de l’investigation. Les influences de l’industrie sont telles que l’on s’étonne presque que la prestigieuse revue ait finalement fait marche arrière dans la publication des résultats du traitement des malades du COVID-19. Il est à noter l’opacité qui entoure l’entreprise qui a soumis cette recherche. Il aura fallu un soulèvement massif des médecins pour infléchir la position officielle du Lancet.

Il sera intéressant de voir jusqu’à quel point la pharma poussera le vice lors de la découverte d’un vaccin contre le SRAS-CoV-2. Certaines voix évoquent l’obligation généralisée de la vaccination pour éradiquer le virus. Entre les « antis » et les « pros », les joutes verbales s’annoncent hautes en couleur.

  • Le mode de classification des maladies

Un autre exemple des intrications entre la santé, la société et l’industrie est celui de la classification des maladies. En effet chacune des révisions de l’ouvrage de référence « Classification internationale des maladies » actuellement dans sa version 10 (CIM-10) dépasse largement le domaine médical et se trouve en mode de guerre totale de l’information. Chaque changement de catégorie d’une pathologie entraîne des implications financières considérables. La version 11 (publiée pour la première fois en 2018 après 10 ans de travail), toujours en discussion, propose par exemple de modifier la classification de l’autisme. Une subtile différence qui pourrait changer la prise en charge des patients et même la perception et la reconnaissance de la maladie elle-même. Selon cette étude de l’ANSM, en 2015, environ 13,4 % de la population française a consommé au moins une fois une benzodiazépine, quelle que soit l’indication. Ce qui représente 117 millions de boites de benzodiazépines vendues annuellement en France. L’on peut se demander comment nos aïeux vivaient avant 1960, puisque la substance y était inconnue auparavant ! Comme l’ouvrage sert de référence pour l’attribution de rentes d’invalidité, l’on imagine aisément les répercussions financières et sociales qui en découlent. Pour rappel, l’homosexualité y était encore considérée comme une pathologie psychiatrique il y a moins de 20 ans.

Il s’agira de rester très vigilant les années à venir sur les évolutions de ce secteur si particulier. Les milliards en jeu attirent les convoitises d’acteurs de plus en plus nombreux et comme l’a démonté le scandale « The Lanclet », les garde-fous sont fragiles. Face à la toute-puissance de la Silicon Valley, de son appétence à la collecte de données de masse et son intention affichée de prédire les comportements individuels pour ensuite les vendre, il faudra savoir rester critique et analyser chaque évolution avec toute la prudence qu’exige la vie humaine.

 

Alban Mathieu