Religion et influence : peut-on parler d’un renouveau catholique français ?

Religion et influence : peut-on parler d’un renouveau catholique français ?

 

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Novembre 1998, il avait fallu plus de cinq heures de réquisitoire à la très catholique députée RPR Christine Boutin pour fustiger le PACS devant une représentation nationale divisée sur la question d’une union civile censée accorder des droits aux personnes non mariées dont les couples homosexuels. Entrée en politique en 1977 à la défaveur de l’adoption de la loi Veil (1975) de dépénalisation de l’avortement, Christine Boutin n’avait convaincu ni sur le fond, ni sur la forme, son appel à manifester début 1999, relayé par l’hebdomadaire Famille Chrétienne, Familles de France et l’AFC (Associations familiales catholiques) ayant rassemblé, tout au plus, 7200 personnes… à gauche, François Hollande s’amusait alors de ce qu’il appelait la « Réac-parade ».

La mutation de  la Fille aînée de l’ Eglise(1)

En 2005, la Loi relative aux droits des malades et de la fin de vie, adoptée suite à « l’affaire Humbert », si elle avait suscité quelques émois dans le journal  France catholique, parlant pour l’occasion de « meurtre par amour » et de « lobby de l’euthanasie », n’avait pourtant pas mobilisé une cohorte d’indignés. Il faut dire que les termes de la loi condamnaient à la fois le recours à l’euthanasie et l’acharnement thérapeutique, aussi chacun avait pu y trouver son équilibre. Mais c’est à la faveur d’un autre drame familial, celui de Vincent Lambert, qu’émergent, en 2013, des congrégations d’un tout autre ordre : les parents de la victime, militants de longue date contre l’avortement et proches de la Fraternité Saint Pie X, reçurent un soutien massif d’associations d’extrême-droite catholiques et traditionalistes, dans leur combat judiciaire pour maintenir leur fils en vie (déclaré en état de mort cérébrale) contre l’avis d’un collège de médecins.

La dynamique subversive de la manif pour tous

Or, c’est aussi cette même année qu’ explose la « Manif pour tous », emportée par des « cathos » hauts en couleur (au premier rang desquels la très médiatique « Frigide Barjot ») dont la diversité affichée rompait singulièrement avec des formations souterraines qui prirent vite ombrage de ce qu’elles estimaient être des pseudos activistes décomplexés. Le 13 mai 2013, profitant de la manifestation parisienne, des groupes identitaires quittent le cortège pour foncer sur l’Elysée. Leur élan, très vite brisé sur une colonne de CRS, consomme néanmoins le schisme qui couvait déjà depuis quelques semaines entre radicaux et modérés. Le Printemps français était né et avec lui une nouvelle manière d’investir le débat public…

 La lutte anti-corruption pour tenter de contenir l’émergence d’un nouveau discours catholique dans les débats de société

Tenu, autant par des associations de lutte contre la corruption (Anticor, ATTAC mais aussi le Syndicat de la magistrature…) que par les actes de prédation que font peser sur les grandes entreprises françaises les dispositions du droit extraterritorial américain, le gouvernement français adopte, fin 2016, la Loi Sapin II, relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique. Outre la création d’une l’Agence anticorruption, d’un statut pour les lanceurs d’alerte, elle prévoit également l’encadrement des activités des représentants d’intérêts (lobbying). Les envoyés des cultes, s’ils ne sont pas visés au premier chef d’un dispositif censé d’abord moraliser la conduite des affaires économique du pays, sont néanmoins relégués à la « classe éco » d’un lobbyisme vulgaire ; un blasphème, en quelque sorte… surprenant retour de bâton, alors qu’en 2011, le pape Benoit XVI lui-même encourageait solennellement les Catholiques en général et les familles en particulier à occuper le terrain politique devant les conquêtes de la bioéthique…

La contre offensive du monde catholique

Analyser la parole papale à la seule lumière des exigences morales d’une représentation présentée comme surannée de la société serait omettre que la fonction diplomatique du pape l’oblige autant à la retenue qu’à la bienveillance si l’Eglise souhaite accompagner longtemps la mutation des sociétés et des mentalités dont plus personne ne doute, même au Vatican, qu’elle puisse être évitable ou contingente, d’autant que le pape lui-même se prononce pour une union civile des homosexuels (le mariage étant historiquement réservé aux couples hétérosexuels) et oppose à l’euthanasie le refus de l’acharnement thérapeutique.

Une fonction papale au cœur de beaucoup d’enjeux

Plus que son prédécesseur théologien, François, passé par une formation d’ingénieur chimiste, ancien professeur de littérature, de psychologie et curé de paroisse argentine, est un pape fondamentalement inscrit dans son siècle. Placé sur le trône de Saint Pierre en 2013 suite à la démission de Benoît XVI, contraint par une curie corrompue, le nouveau pape, sensible à toutes les externalités négatives de ce monde, tonne et détonne par son charisme et son évidente accessibilité. Pourtant, son refus de se prononcer sur la présidentielle française de 2017 avait été interprété par les catholiques pro-FN comme un soutien à peine voilé à la candidate frontiste.

Considérant l’avortement commun un recours à un « tueur à gage », recommandant aux parents d’un enfant « gay » de s’en remettre à la psychiatrie, parlant encore de « produire » des enfants ou bien utiliser l’être humain comme « cobaye de laboratoire », le pape François est aussi familier des formules-choc dès lors qu’il s’agit d’asseoir la position de l’Eglise sur des sujets qu’il juge éthiques quand la Républiques soutient des projets sociétaux. Sceptique quant à la finitude et de la fiabilité d’un Etat confessionnel, il n’en accorde pas moins la possibilité à toutes les confessions de pouvoir s’exprimer y compris de manière ostentatoire, jugeant l’approche française de la laïcité exagérée ; cette divergence, qui porte donc davantage sur les moyens que sur la fin, commue inéluctablement, et selon lui, la religion à un sous-produit culturel plutôt qu’à une prégnance à la culture elle-même.

Un président à l’écoute

Adoptée en 1905 à l’initiative du député républicain Aristide Briand, la Loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat, alimente, plus que tout autre, le débat public depuis plus de cent ans dans une France fracturée entre tradition et marche vers la modernité. Initialement dirigée vers les cultes catholique, protestant (luthérien et calviniste) et israélite, elle est régulièrement brandie par les laïques comme les traditionalistes chrétiens à l’assaut d’un Islam, deuxième religion de France et perçu comme conquérant.

Le « discours des Bernardins » du Président Macron (9 avril 2018) devant le CEF (Conférence des Evêques de France), critiqué par les progressistes, y voyant une atteinte au sacrosaint principe de laïcité, avait semé le trouble sur un terrain confessionnel où beaucoup de catholiques traditionalistes virent un appel à servir le débat public. Cette nouvelle manne idéologique fut très vite traduite dans les faits puisqu’au terme de la Loi Pour un Etat au service d’une société de confiance du 10 août 2018, les organisations cultuelles étaient proprement retirées de la liste des représentants d’intérêts (article 38). Le projet de loi, en discussion à l’Assemblée nationale dès le 26 juin 2018 (soit deux mois seulement après le « discours ») avait donné lieu à de vifs échanges, y compris dans la majorité LREM, aboutissant au vote du texte à une courte majorité (88 voix contre 85). Désormais les religions ne sont plus considérées comme des « lobbies » et ne sont plus en peine de devoir rendre compte à la HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) de leurs échanges avec les élus de la République. Il s’agissait de réparer l’affront fait par la Loi Sapin II, dont l’amalgame religion-lobbying était vécu comme un avilissement.

Les retombées du covid-19 : de la gestion de crise à la reprise de l’initiative

Au commencement, il y eut le rassemblement de deux mille cinq cent fidèles de l’Eglise évangélique de La Porte ouverte à Mulhouse, venus de tous les coins de France et d’Europe pour partager cinq jours de prière et de jeûne… mais pas seulement… Les cinquante jours qui séparent la fête de Pâques (résurrection du Christ) de la Pentecôte (descente de l’Esprit Saint sur les apôtres) dans le calendrier liturgique chrétien correspondent traditionnellement à une période de jeûne (Carême – en mémoire du séjour de Jésus dans le désert, relaté dans les Evangiles à La Tentation du Christ) et d’intense prière. En 2020, ils ont (aussi) répondu à l’impérieuse nécessité du confinement de la population dans le temps historique du coronavirus. La célébration de la Pentecôte tombant cette année un 31 mai, les mesures de déconfinement et la reprise des cérémonies religieuses initialement programmées le 2 juin, ne pouvaient que mettre dans une situation insatisfaisante  les représentants du culte catholique, lesquels ont massivement mobilisé leurs ouailles et leurs réseaux pour faire oublier aux instances gouvernementales l’épisode tragique de Mulhouse.

La radicalisation des prises de position

Avril 2020, alors que le pays tout entier est assujetti à des mesures de strict confinement impactant notamment l’activité liturgique, les autorités religieuses s’activent dans la perspective des fêtes religieuses de mai. bLe 21 avril 2020, le Président Macron annonce aux représentants des cultes une reprise possible des célébrations religieuses à partir du 11 juin. Déconfits (ils espéraient le 11 mai), les dirigeants du CEF s’organisent sur deux fronts : maintenir le lien à l’Intérieur, résister à l’extérieur. De fait, les actions, menées sur le terrain médiatique afin de mobiliser un maximum de monde, s’enchaînent : communiqués offensifs, tribunes dans la presse (Le Figaro), déclarations choc dénonçant un « tropisme anticlérical », pétition (Civitas), vidéos de jeunes réclamant la réouverture des Eglises… Le 24 avril, le CEF réclame le rétablissement rapide de la « vie spirituelle » et propose un protocole censé satisfaire aux exigences de la sécurité sanitaire. Aussi, lorsque le Premier Ministre expose son plan de déconfinement à l’Assemblée nationale le 28 avril, prévu à partir du 2 juin (immédiatement après les célébrations de la Pentecôte), les discours se radicalisent, l’évêque de Bayonne, en particulier, assène un discours guerrier (« ne pas capituler »).

  La légitimité de la notion de liberté du culte

Afin de couper tout recours à la représentation nationale, les instances catholiques mobilisent 73 parlementaires LR des deux chambres, lesquels signent une seconde tribune dans le Figaro le 1er mai et écrivent à Christophe Castaner, le priant  de faire cesser une « atteinte inédite à la liberté de culte ». La direction du CEF demande une reprise le 29 mai et assure que sa proposition emporte l’adhésion des instances des autres cultes. Contre toute attente, Edward Philippe annonce le 4 mai devant le Sénat vouloir étudier les propositions des religieux pour une possible réouverture des lieux de culte le 29 mai…

Le recours au Conseil d’Etat

Saisi par plusieurs associations vertement et ouvertement identitaires, chrétiennes et aguerries au combat judiciaire (Civitas, Agrif), le Conseil d’Etat, jugeant du caractère disproportionné de la mesure,  ordonne le 18 mai, que soit mis fin à l’interdiction « générale et absolue » de se rassembler dans des lieux de culte en période de déconfinement, considérant que cette décision caractérisait « une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte ».

Confrontée à un mouvement schizophrène et de sécularisation de sa population et de montée du populisme d’extrême droite, notamment catholique et traditionaliste, la France n’est pas davantage que d’autres soumise à un processus d’uniformisation des sociétés tiré d’une mondialisation économique qui s’accompagne d’un réveil des différences culturelles. Obligeant les Etats à contenir toute affirmation identitaire pour garantir la paix, s’en suit la nécessité de remettre au cœur du projet européen les valeurs humanistes de partage qui, en vingt ans aussi, ont valu à l’Union européenne le Prix Nobel de la Paix 2012.

Jehanne Le Nain

 

 

Notes

 

(1)Henri Dominique Lacordaire (moine dominicain). 1841. Discours sur la vocation de la nation française.