Le monde académique et la guerre économique

Le monde académique et la guerre économique

 

Les publications sur la guerre économique relatent les différentes formes de débat qui portent sur ce concept. Un point commun à l’ensemble de ces articles est la difficulté à traiter de la notion d’accroissement de puissance par l’économie. En 2003, l’universitaire Fanny Coulomb (1) abordait la question en ces termes : « L’expression de « guerre économique » a été employée au cours de la dernière décennie pour renvoyer aux bouleversements économiques souvent douloureux induits par la mondialisation, qui justifieraient l’intervention de l’Etat pour limiter leurs conséquences négatives. Ainsi, R. Reich affirme au début des années 1990 que la désintégration inéluctable des économies nationales risque d’accroître l’insécurité et la paupérisation, la modification de la nature des emplois augmentant notamment les inégalités. Il préconise la mise en place d’une politique industrielle adaptée par les Etats-Unis, qu’il considère comme destinés à être les seuls arbitres d’une économie désormais globalisée. Le concept de « guerre économique » est cependant loin de faire l’unanimité parmi les économistes. Dès 1942, il avait été directement critiqué par J.A. Schumpeter, dans son ouvrage « Capitalisme, socialisme et démocratie ». Celui-ci rejette l’idée selon laquelle la fin du capitalisme sera causée par la « concurrence destructrice » qui résulterait des luttes entre entités économiques géantes, même si l’assimilation des relations entre entreprises géantes à une guerre est suggérée ».

Le discours académique se heurte aux réalités 

Il faut lire et relire l’ouvrage de Matthieu Auzanneau (2) sur la manière dont le pétrole a en quelque sorte structuré les rapports de force qui ont dominé une partie de l’Histoire contemporaine. La pensée de Schumpeter comme celle l’économiste marxiste russe Boukharine ne produit aucune grille de lecture adaptée à l’analyse du processus décrit par Auzanneau. Les économistes s’enferment dans une approche qui se veut constructive de leur domaine d’expertise. Ils ne peuvent donc pas admettre par exemple que la construction de l’empire Rockefeller s’est faîte en tournant le dos à tous les principes moralisateurs du respect des règles de la concurrence. Il en est de même pour la création artificielle de l’Irak par les Britanniques qui étaient prêts à toutes les manipulations géopolitiques possibles pour s’assurer la maîtrise des champs pétrolifères dans cette partie du monde.

Quant à la pensée du type Boukharine (3), elle peut sembler dans un premier temps visionnaire : « Les Etats s’impliquant dans la défense des intérêts nationaux sur la scène extérieure, les conflits internationaux se multiplient, d’abord sous la forme de guerres économiques, qui ne sont elles-mêmes que des préludes aux conflits militaires. » (1). Mais cette vision marxiste de l’impérialisme finit par s’enliser dans la quête de la destruction du modèle à combattre. Les multinationales pétrolières américaines ont guidé la politique américaine et non l’inverse. Les conflits militaires pour l’accès au pétrole, ne sont qu’un moyen parmi d’autres et non une fin en soi pour aboutir au succès d’une stratégie durable de domination.

La nécessité d’aborder à sa juste mesure la complexité de l’accroissement de puissance par l’économie

La notion de guerre économique n’a de sens que si elle est associée au processus conflictuel de construction des puissances, que ce soit au niveau des Etats ou bien au niveau d’empires industriels dominateurs comme le démontre l’histoire de la Standard Oil, de son faux démantèlement et de sa capacité à transgresser toutes les règles apparentes de contrôle de l’économie de marché.

Tant que le monde académique ne se donnera pas les moyens d’analyser la partie immergée de l’iceberg pour étudier la problématique de la recherche de puissance, il éludera l’essentiel.

Fanny Coulomb avait donc raison de suggérer à ses pairs une nouvelle approche du concept de guerre économique. 17 ans plus tard, force est de constater qu’en dehors des travaux de l’Ecole de Guerre Economique et des publications des cofondateurs de de l’Ecole de Pensée de Guerre Economique, le monde académique est encore à la traîne pour aborder les évidences. L’affrontement de puissance entre la Chine et les Etats-Unis révélé publiquement par la présidence Trump est désormais un livre ouvert sur les différentes facettes que peut prendre la guerre économique contemporaine. Il s’agit d’en cerner toutes les nuances et les contradictions comme le soulignait en 2011 l’universitaire Eric Bosserelle (4).

Les écrits de sensibilisation sont aujourd’hui indispensables pour aider les futurs étudiants à aborder la question d’une manière concrète. C’est le sens de la démarche d’Axelle Degans (5) qui en 2018 publiait « La guerre économique à l’ombre de la crise : le cas français ». 

 

Notes

1- Fanny Coulomb, « Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique », 2019

2- Matthieu Auzanneau, Or noir, la grande histoire du pétrole, Paris, La découverte/P, 2016.

3-  Nicolaï Boukharine (1915), L’économie mondiale et l’impérialisme, éditions Anthropos, Paris 1969

4- Éric Bosserelle, « La guerre économique, forme moderne de la guerre ? », Revue Française de Socio-Économie 2011/2 (n° 8), pages 167 à 186.

5- Axelle Degans est professeure de chaire supérieure en CPGE au Lycée Faidherbe de Lille. Elle a publié notamment Les pays émergents : les nouveaux acteurs, Ellipses, janvier 2011. Elle est également co-auteur de Un monde multipolaire. Géopolitique et géoéconomie, ouvrage collectif, Ellipses, collection CQFD, 2014 et Basculement économique et géopolitique. Poids et diversité des émergents, ouvrage collectif, L’harmattan, novembre 2013.