Les cas d’école de perte industrielle pour la France : le cas Latécoère

Les cas d’école de perte industrielle pour la France : le cas Latécoère

Voyage, En Volant, Aéronefs, Ciel, Sunset, Humeur

 

Les origines

Le groupe Latécoère a été créé pendant la première guerre mondiale en 1917, et produisait des avions de combat pour l’Armée de l’Air. Son premier contrat a porté pour 1000 biplans type « Samson », dont 512 auront été livrés d’ici à la fin du conflit. Ces appareils ont été réutilisés pour les premières lignes de transport aérienne postales de la « Compagnie générale d’Aéropostale », célèbre en tant qu’Aéropostale. En 1922, celle-ci aura transporté plus de 1 500 000 lettres et 928 passagers. Au cours de l’entre-deux guerres, l’Aéropostale aura majoritairement utilisé des appareils Latécoère, dont certains battront de nombreux records avec des pilotes de légende comme Antoine de Saint-Exupéry ou Jean Mermoz. Ce dernier franchira pour la première fois l’Atlantique Sud d’une seule traite le 12 mai 1930 aux commandes du Latécoère-28. Il disparaîtra le 6 décembre 1936 aux commandes du Latécoère-300 dit la « Croix du Sud ». Par ailleurs, les hydravions étaient le cœur du métier de l’entreprise. Pour les vols civils, l’avionneur proposera à Air France des hydravions de transport lourds, comme le Latécoère 521 dits le « Lieutenant de Paris » : cet appareil disposait d’un rayon d’action de 6300 kilomètres, un véritable exploit pour l’époque. En 1939, un dernier projet d’hydravion lourd, les Latécoères 631 dits les « paquebots des airs » seront assemblés et resteront en service pour Air France jusqu’à la fin des années 50. Enfin, en 1937 l’hydravion-torpilleur Latécoère 298 est produit pour le compte de Marine Nationale, et restera en service jusqu’en 1951.

Après la seconde guerre mondiale, Latécoère se reforme et opère à partir de 1948 une transition vers de nouvelles activités industrielles et devient un équipementier aérospatial pour l’industrie de l’aviation civile et militaire : participation aux programmes Armagnac (1949) et Caravelle (1955), et participation au fuselage du Jaguar (1973) et du Super-Étendard (1978). L’entreprise participera également à la conception de missiles et de lance-torpilles pour la Marine Nationale dont le dispositif « Malafon ». À partir des années 80-90, le groupe adoptera une posture de sous-équipementier de premier rang pour les grands constructeurs aéronautiques. Cette tendance sera confirmée à partir des années 2000.

 

L’évolution de Latécoère

Dès 2008, les premiers signaux d’alerte apparaissent : le secteur aéronautique est fortement touché par la crise économique de 2007. Latécoère n’échappe pas à la règle, et sera impacté par les baisses de production de ses principaux clients Airbus, Dassault Aviation et Boeing. Les retards dans le programme 787 de Boeing et A380 d’Airbus lui ont causé d’importants problèmes de trésorerie et ce, même si Airbus lui a versé 104 millions d’euros en paiement anticipé sur des développements liés à l’A380. Comme attestation de ces difficultés, les dirigeants de Latécoère ont suspendu la cotation du titre en vue de négociations avec des partenaires bancaires pour restructuration de sa dette. La capitalisation baissera sous la barre des 50 millions d’euros. Vulnérable et en parallèle d’une consolidation annoncée du secteur européen de l’aéronautique, l’entreprise devient une proie intéressante pour de potentiels acquéreurs comme l’américain Spirit AeroSystems, les Français Aérolia (devenue Stelia Aerospace en 2015, une filiale d’Airbus), Daher ou encore Mubadala Development Company (fonds souverain d’Abu Dhabi, Mubadala, partenaire d’Airbus aux Émirats Arabes Unis).

Ce seront finalement le groupe chinois Avic, partenaire d’Airbus dans l’usine de Tianjin en Chine, le groupe britannique GKN et le groupe hollandais Fokker-Stork qui ont remis une offre comportant une estimation chiffrée.  Nous sommes en 2011, et compte tenu des difficultés que rencontre le secteur aéronautique, Latécoère se donne jusqu’à l’année 2014 pour trouver un partenaire.

Fin 2016, Mme Yannick Assouad arrive à la tête de Latécoère. Elle connaît bien le métier et le secteur aéronautique, car c’est l’ancienne directrice de la branche cabine de Zodiac Aerospace, racheté par Safran en février 2018, qui est l’un des grands leaders mondiaux des équipements aéronautiques (info-divertissement, aménagement cabine, sièges).

Sous son impulsion, l’entreprise privilégie l’innovation, les services et cherche à s’implanter sur des marchés où l’entreprise est absente. Le groupe est désormais positionné en France, en Allemagne, République-Tchèque, Bulgarie, au Canada, aux États-Unis, au Mexique, au Maroc, Tunisie et en Inde. Spécialiste des aérostructures, des systèmes d’interconnexions et des câblages, Latécoère a été ou est associé à des programmes aéronautiques très importants :

  • Airbus : A400M (système vidéo de ravitaillement en vol, surveillance soute, meubles avioniques). Était dans l’Airbus A380 (partie inférieure de la pointe avant, porte passagers, système vidéo d’aide au roulage, meubles avionique), Airbus A320 (portes passagers, harnais électriques, étagère avionique et panneau cockpit), A330, A340 et Airbus A350 (process industriels des ébauches de pièces) :
  • Le Tigre d’Airbus Hélicoptères.
  • Dassault Aviation, Falcon 7X (câblage complet de l’avion, porte soute bagages). Falcon 8X, Rafale (sous-ensembles composites/métalliques – des panneaux latéraux destinés).
  • Boeing 787 (portes / passagers), Boeing 777X, Boeing 747-8.
  • Embraer ERJ 170, ERJ 175, ERJ 190, ERJ 195, E-JETS E2, Legacy.
  • Bombardier CRJ 700, CRJ 900, CRJ 1000, Global 7000.
  • Sukhoï Superjet 100 (câblages, harnais moteur).
  • ArianeGroupe, Missile M51.Début décembre 2019, le groupe Latécoère passe sous contrôle américain via une OPA du fond « Searchlight Capital (SC), devenu actionnaire majoritaire à plus de 60%.

 

Un rachat par un fond américain

En 2019, Le fond SC annonce son intention de racheter les parts détenues par Apollo Capital Management, Monarch Alternative Capital et CVI Partners au prix de 3,85 euros par action pour en total d’environ 106,8 millions de dollars. Le fond d’investissement américain annonce ensuite un accord pour racheter une participation de 26% dans l’équipementier aéronautique Latécoère pour environ 106,8 millions de dollars soit 95,3 millions d’euros. Il est important de préciser que Searchlight s’est fait connaître dans les télécoms, et n’était pas présent dans l’aéronautique et en France. Toutefois, le fond possède en interne des connaissances du secteur aéronautique grâce à leur portefeuille d’actions. Ces informations nous permettent d’envisager différentes stratégies possibles mentionnées plus bas dans ce rapport.

Le fond Searchlight Capital Partners lança une Offre Publique d’Achat (OPA) sur Latécoère via une holding SCP SKN Holding I S.A.S, créée pour l’occasion le 27 juin 2019, présidée par M. Ralf Ackermann. Il est intéressant à noter que SCP SKN Holding I S.A.S est détenue indirectement à 100% par la S.A.R.L de droit anglais SCP EPC II UK Limited. La direction de Latécoère a publiquement soutenu ce rachat. Au mois de décembre, l’Autorité des marchés financiers confirma la validité de l’OPA. Le fond américain Searchlight Capital détenait désormais 62,76 % du capital de l’entreprise Latécoère. majoritaire est aussi le président de SCP SKN Holding I S.A.S. En mars 2020, Searchlight Capital Partners annonça que  Mme. Assouad était remerciée par la direction du groupe, remplacée par le britannique M. Philipp Swash. Un nouvel objectif est alors annoncé : le groupe souhaite doubler sa taille dans les cinq prochaines années.

Malgré son rachat par le fond américain, le groupe se déclare en difficulté en mars 2020 et annonce un plan d’économie de 20 millions d’euros. A la suite de la COVID-19, le groupe devenu américain s’est déclaré en difficulté et a obtenu de l’État Français un prêt de 60 millions d’euros.

 

La question de la perte de souveraineté ?

Quand l’entreprise est passée sous contrôle américains, des questions se sont posées sur le savoir-faire, les emplois, et la souveraineté. Dix-sept députés de la commission de défense nationale ont adressé un courrier au Premier ministre Édouard Philippe pour s’inquiéter du passage de cet équipementier aéronautique sous pavillon américain. Politiciens, spécialistes et journaux ont dénoncé une perte de « souveraineté de la France ». Qu’en est-il ? L’un des points clivants porte sur la technologie du Light Fidelity dite « Li-Fi ». Il s’agit d’une technologie révolutionnaire qui permet la transmission de données à très hauts débits avec un équipement bien plus léger que le cuivre. Facile à certifier et implantable au sein d’avions préexistants, il permet un gain de poids, l’ennemi majeur dans l’aéronautique, un débit plus élevé, un échange de données individualisé, ou encore une sécurisation accrue du transfert d’informations. Latécoère a identifié cette technologie comme stratégique et cherche déjà à automatiser une production de câbles en fibre optique pour se positionner parmi les fournisseurs les plus attractifs de Li-Fi. Toutefois, Latécoère n’a pas inventé le Li-Fi. Elle maîtrise le câblage nécessaire à la transmission du signal lumineux, mais n’a pas les brevets de celle-ci. Ceux-ci sont possédés par la start-up française Oledcomm.

Dans une interview donnée à L’Usine Nouvelle en décembre 2019, Mme Yannick Assouad dénonça le fait que Latécoère a été instrumentalisé par « des gens qui avaient des agendas politiques ». Consciente que Latécoère travaille sur du matériel sensible comme les Rafale ou missiles mer-sol balistiques stratégique (MSBS) M51, elle se voulait rassurante en argumentant que la lettre confidentielle d’engagement signée par Searchlight abordait ces questions.

 

Latécoère étant devenu américain, les États-Unis ont la possibilité via la réglementation dite International Trafic in Arms Regulations (ITAR) de freiner voir de bloquer les ventes d’armes à de pays étrangers. Ce cas spécifique de guerre économique via cet arsenal juridique n’est pas inédit. La vente de Rafale entre la France et l’Égypte a été freinée par Washington en 2016, qui avait bloqué la vente grâce à un composant américain présent dans les systèmes de missile. Il existe un autre exemple avec l’affaire « Falcon Eye », où Airbus, en concurrence avec l’américain Lockheed Martin, avait vendu des satellites espions d’observation à haute résolution, dont le contrat a été bloqué durant des mois. Faudra-t-il se passer de Latécoère dans tous nos programmes militaires sous peine d’être privé de possibilité de vente à l’exportation ?

 

Depuis plus de 10 ans, Latécoère souhaite atteindre une taille supérieure, une taille critique (par acquisition de petites autres entreprises, rachats de site de production…) dans le but de faire des économies d’échelle, accroître son intensité d’innovation, améliorer sa résilience et être capable d’assumer une augmentation de production en cas de nouveaux contrats. Cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi la direction de Latécoère a soutenu la proposition d’OPA. Le fait d’être passé sous giron américain, peut être un argument de poids dans la logique « America First »), lors de la négociation avec des clients ou des partenaires localisés outre-Atlantique.

Searchlight Capital, peut chercher à racheter, via Latécoère, d’autres entreprises du paysage industriel aéronautique européen. L’une des particularités de l’Europe est sa multitude de petits acteurs souvent tributaire d’un seul gros client, comparativement aux États-Unis où le nombre d’acteurs est plus limité, regroupé en grands conglomérat comme The Boeing Company, Collins Aerospace ou encore Raytheon Technologies. La rentabilité de Latécoère sera un facteur majeur dans le choix de cette stratégie.

 

Groupe de la RIE3, juillet 2020

Ouvrages

Henri Le Masson, Les Flottes de Combat, Paris, Éditions maritimes et d’outre-mer, 1971.

Martine Laporte, Escale. Sur les routes du ciel, de Latécoère à Air France, Paris, Éditions Michel Laffont, 2018, p. 29 et p129.

Jean-Marc Olivier, Latécoère, 100 ans de technologies aéronautiques, Paris, Éditions Privat, 2017.

 

Article de presse

« Airbus a tenu sa promesse à Latécoère » – L’Usine Nouvelle, 19 févr. 2009.

« Latécoère devient une proie facile », Guillaume Lecompte-Boinet – L’Usine Nouvelle.

« Latécorère s’envole sur des rumeurs d’intérêt de l’américain Spirit » – La Tribune.

« Latécoère : trois offres de reprise, EADS sous pression », Véronique Guillermard – Le Figaro.

« Presse « Latécoère passe sous contrôle américain » – ladepeche.fr

« Presse : « Dans le rouge, Latécoère lance un plan d’économie de 20 millions » latribune.fr

« Presse, « Latécoère obtient 60 millions de prêts de l’état », journal-aviation.fr .

« Le nom de Latécoère est instrumentalisé par des gens qui ont des agendas politiques », selon Yannick Assouad », Interview Yannick Assouad pour L’UsineNouvelle, 10 déc. 2019.

« Latécoère : ce que veut faire Searchlight », Bruno Trévidic – Les Échos, 3 sept. 2019.

« Ventes de Photonis et Latécoère : 17 députés souhaitent une approche souveraine », Michel Cabirol, Latribune.fr, 23 nov. 2019.

 

 

SOURCES