Fentanyl : Quand les opioïdes deviennent un argument de guerre économique dans la rivalité sino-américaine

Fentanyl : Quand les opioïdes deviennent un argument de guerre économique dans la rivalité sino-américaine

Pharmacie, Pharmacien, Produit Chimique, Alchimie

 

En 1995, le laboratoire pharmaceutique américain Purdue Pharma lance sur le marché l’OxyContin, un analgésique opioïde parmi les plus forts existants. A travers une large campagne de lobbying dans le pays, il déploie une immense stratégie publicitaire de cet « anti-douleur » miracle, présenté comme plus sûr et moins addictif que les autres opioïdes, allant jusqu’à offrir des prescriptions gratuites. Ce médicament, qui n’est d’autre qu’un dérivé de synthèse de l’opium, rapporte en 1999 plus de 1 milliard de dollars au laboratoire.

Le fentanyl : histoire d’une molécule devenue cœur de discorde

Un peu moins de dix ans plus tard, les opioïdes synthétiques sont impliqués dans près de la moitié de tous les décès par overdose de drogue en 2018 aux Etats-Unis. En effet, prescrit par les médecins pour des douleurs banales, ce comprimé est en réalité cent fois plus puissant que la morphine et cinquante fois plus que l’héroïne, conduisant à des cas de toxicomanie chez plusieurs patients.

Au fur et à mesure que les phénomènes d’addictions et d’overdoses se sont accrus, les modalités de prescription se sont durcies, allant jusqu’à la déclaration « d’urgence de santé publique » à l’automne 2017 par Donald Trump, mettant en cause les dérives du fentanyl. Profitant d’un encadrement plus strict et d’une baisse massive de la production de ces molécules, certains laboratoires chinois se sont lancés à la course à la fabrication à grande échelle des copies du fentanyl, souvent commercialisés sous les noms de « China girl » ou « China white ». A savoir que les laboratoires chinois n’ont fait que profiter du savoir-faire des laboratoires américains, ayant délocalisé en Chine dans les années 1990. Plusieurs rapports européens et internationaux (1) démontrent aujourd’hui l’augmentation significative de la production des drogues de synthèse fournies « en vrac » par les entreprises chimiques et des sociétés pharmaceutiques chinoises, qui inonderaient le territoire américain. L’opioïde étant extrêmement facile et rentable à produire, les laboratoires chinois se voient accusés de distribuer largement le fentanyl, dont le kilogramme ne couterait que 3000 dollars à la production pour une revente illégale à 1,5 million de dollars le kilogramme aux États-Unis.

Ainsi, il en va de se demander du modèle de vente du produit, qui se commande extrêmement facilement sur internet. Des sites de commerce en ligne chinois, tels que Weiku ou Mfrbee proposent le produit au détail ou en gros, du B2C au B2B, où il est possible de payer par carte de crédit ou en cryptomonnaie afin de brouiller la traçabilité de l’acheteur. Les marchandises sont par la suite envoyées directement via les services postaux ou bien transitent par le Mexique afin d’éviter les contrôles. Le darknet apparaît également comme une place de marché importante – environ 9% des vendeurs de drogues utilisant les réseaux du darknet seraient chinois (2).

Guerre contre la drogue qui sous-tend une guerre commerciale

C’est en conséquence d’un déficit commercial des Etats-Unis en faveur de la Chine que Donald Trump a à de multiples reprises sanctionné Pékin, tentant un rééquilibrage de la balance. Accusant le pays asiatique de concurrence déloyale, imposant des droits de douane sur de multiples importations, les Etats-Unis n’ont fait en réalité que complexifier le jeu avec l’adversaire. La dégradation des rapports diplomatiques entre les deux parties a entrainé une escalade croissante, où chacun est bien décidé à garder l’avantage.

C’est en 2017, par la voie de l’administration de Donald Trump que les Etats-Unis accusaient la Chine d’être le premier responsable de la crise des opioïdes dans leur pays, du fait notamment la non-action du gouvernement face au phénomène. Dans une déclaration alarmante de Mike Vigil, cet ancien responsable au sein de la DEA (Drug Enforcement Administration) déclare que la Chine produirait 85% du fentanyl mondial. Dès lors, la puissance américaine a tenté à plusieurs reprises de sanctionner le pays asiatique.

En 2018, le bureau du procureur américain du district nord de l’Ohio dévoilait un acte de 43 chefs d’accusation à l’encontre de Fujing Zheng et et de son père Guanghua Zheng pour fabrication et distribution d’analogues mortels de fentanyl dans au moins 37 états américains. La même année, entrait en vigueur la loi sur le trafic de stupéfiants et la prévention des overdoses (Synthetics Trafficking and Overdose Prevention Act). Cette loi permet en réalité à USPS d’obtenir les données électroniques avancées (Advance Electronic Data) sur toutes les importations de colis en provenance de Chine incluant des informations sur l’acheteur, le vendeur ainsi qu’un droit d’inspection sur les contenus des colis. L’ensemble des données est fourni par la suite au service des douanes américains, permettant de se poser la question d’un éventuel intérêt de regard qui outre passerait la simple volonté de lutter contre les dits opioïdes.

Si la Chine acceptait donc d’inscrire le fentanyl et les produits chimiques connexes sur sa liste de substances contrôlées, il n’en reste pas moins que du point de vue légal, une « zone grise » permettait à de nombreux laboratoires de réajuster la structure chimique afin de contourner toute restriction de production. L’Etat chinois, bien qu’ayant rejeté massivement les accusations américaines, annonçait en avril 2019 que la production, les ventes et l’exportation de l’ensemble des produits de classe fentanyl sont prohibées – à l’exception des laboratoires disposant d’une licence spéciale délivrée par le gouvernement. Toutefois, il semble qu’une telle application apparaît complexe au vu de l’ampleur de l’industrie pharmaceutique chinoise, ainsi que du phénomène de délocalisation des activités chimiques chinoises à travers l’Asie.

Quelques mois mois plus tard, c’est dans un tweet que Donald Trump accusait son homologue de ne pas avoir tenu ses promesses de mettre fin aux flux de drogue vers les États-Unis – augmentant dans le même temps les droits de douanes sur de nombreux produits chinois. Le fentanyl pourrait dès lors apparaître comme un moyen de sanctionner d’avantage son rival économique. Il va plus loin en 2020, lorsque dans le cadre du National Defense Authorization Act le Sénat américain adopte une loi imposant des sanctions pour les groupes chinois qui n’endiguerait pas les exportations de fentanyl. La puissance américaine inscrivait également sur liste noire plusieurs groupes, tel que l’Allyrise Technology Group Co, l’accusant d’être en réalité une société écran pour des transactions financières découlant du trafic de drogue.

L’action chinoise : réalité ou écran de fumé ?

Si l’Empire du milieu a tenté à de multiples reprises de montrer patte blanche, les dégradations des relations sino-américaines doivent nous pousser à la prudence quant à la pérennité des actions chinoises au regard du fentanyl. On reconnaitra une distance habituelle entre le discours officiel chinois et la réalité, pouvant remettre en cause la fiabilité des informations communiquées. Si la Chine a pu montrer sa bonne volonté de par une législation plus sévère, elle n’en demeure pas moins convaincue que la crise américaine des opioïdes en reste uniquement imputable à ces derniers. Liu Yuejin, directeur adjoint de la commission antidrogue, déclarait à ce sujet « Nous sommes convaincus que les États-Unis sont les principaux responsables de l’abus de fentanyl (…) Ce n’est pas nouveau, les Américains sont habitués à surconsommer des médicaments antidouleur. Si les États-Unis veulent vraiment résoudre ce problème d’addiction au fentanyl, ils doivent d’abord renforcer leur travail de contrôle sur le marché domestique ».

De plus, nous pouvons nous demander si les intérêts géostratégiques et financiers de Pékin ne pourraient pas dépasser la réglementation mise en place. L’éventuelle pression des industries et les liens existants entre les groupes privés et le parti au pouvoir pourraient rapidement faire décroître les efforts effectués. En effet, le fentanyl apparaît largement rentable pour celui qui le produit et le revend – facile de fabrication et aisément « camouflable », certains sont prêts à passer outre la législation pour l’appât du gain. Ajouté à cela, certains experts se posent la question du lien tendancieux qui pourrait exister entre le gouvernement chinois et l’organisation criminelle les Triades, qui remettrait en question toute la fiabilité d’une quelconque réglementation.

Du côté américain, il est cohérent d’observer que l’investissement important de Donald Trump au regard de cette crise des opioïdes se calque sur un possible intérêt électoral. On sait que les états de l’arc industriel de la « Rust Belt » notamment l’Ohio, du Michigan, de la Pennsylvanie et du Wisconsin ont été des clefs du basculement du collège électoral en faveur de Donald Trump en 2016. Et alors que l’addiction au fentanyl touche majoritaire des adultes « blancs, issus des classes moyennes paupérisées (travailleurs pauvres ou chômeurs) et de la classe ouvrière blanche des zones rurales », la mise en parallèle d’une carte des overdoses d’opioïdes aux Etats-Unis permet de constater que trois des états clefs du basculement sont en réalité parmi les premières victimes du fentanyl. ll en va dès lors d’un débat prédominant sur les réelles motivations du président américain  concernant la résolution de cette crise.

Ainsi, et à la faveur de ce développement, il va de soi que le fentanyl a été largement utilisé comme « arme politique » par Donald Trump à l’égard du rival systémique chinois. Il est nécessaire de rester lucide sur le mécanisme qui admet que si demande il y a, l’offre sera, et cela en présence ou non de la Chine. La crise des opioïdes que traversent les Etats-Unis doit être interrogée à la racine de son existence et non par le biais via lequel elle s’alimente. Ceci étant admis, les capacités réglementaires et la gestion des flux par la Chine apparaissent quelque peu bancales – d’autant plus que la coordination entre gouvernements provinciaux et centraux ainsi que la menace de la corruption n’aident pas à établir un encadrement du phénomène efficace.

Et alors que le contexte géopolitique actuel comprenant la répression des communautés ouïgours, les manifestations à Hong-Kong mais surtout la pandémie mondiale ne pousse pas à toute désescalade éventuelle entre les deux puissances, les Etats-Unis font face à une pénurie quelque peu ironique. Paradoxalement, alors que les Etats-Unis franchissant le pallier symbolique des 200 000 morts de la COVID 19 en septembre, le système de santé américain essuie péniblement des carences de fentanyl légal fourni habituellement par la Chine, et essentiel lors du processus d’intubation par ventilateur.

 

Eva Burgat

 

 

Notes

1- United Nations, Office on Drugs and Crime, World Drug Report 2018, United Nations, 2018.

2- United Nations, Office on Drugs and Crime, World Drug Report 2018, United Nations, 2018, Book 2, p 37.