La nouvelle capitale égyptienne au cœur d’une polémique

La nouvelle capitale égyptienne au cœur d’une polémique

SOM indique la conception pour la nouvelle capitale soutenable en Egypte -  Egypt

 

A la conférence économique de Charm el-Cheikh en mars 2015, le président Al-Sissi a annoncé le projet de construction d’une nouvelle capitale administrative dans le désert, à 45 km à l’est du Caire, sur une surface de 700 km². Ce projet, qui doit accueillir 6 millions d’habitants, s’inscrit dans le mouvement de création de capitales modernes pour remplacer les plus historiques, à l’instar de Brasilia, d’Abuja et de Yangon. Plus particulièrement, la modernité et l’ambition architectural de cette nouvelle capitale s’inspirent de Dubaï. La phase 1 du projet a été lancé en 2016 et correspond à un budget d’environ 3,3 milliards d’euros. L’Eglise la plus grande du Moyen-Orient et la Mosquée ont été inaugurées par le président Al-Sissi en janvier 2019.

Cette capitale s’inscrit dans une lignée de mégas projets que le président Al-Sissi a lancés et que les pays du Golfe soutiennent financièrement, tel que le doublement du canal de Suez.

La communication du régime sur la nouvelle capitale est pragmatique. Elle annonce une ville verte, moderne et intelligente qui répond à un double objectif : économique pour relancer la croissance égyptienne et démographique pour réduire de la population du Caire.

Ce projet a soulevé une opposition tant en Egypte qu’en dehors de ses frontières. Son caractère politique est mis en exergue : la nouvelle capitale a pour objectif la sécurité du régime et sa glorification. D’où le nom de « Sissi City » que ses détracteurs lui donnent. Son financement opaque suscite aussi des critiques.

L’objet de cet article est d’analyser les enjeux de la polémique, mais aussi de tenter de comprendre la stratégie de ces principaux protagonistes.

Une guerre informationnelle asymétrique : le régime face à une opposition sous pression

Le régime fait l’éloge de la nouvelle capitale par le canal des médias officiels qui sont sous son contrôle.

Depuis son accession au pouvoir à la suite du coup d’Etat de 2013 contre les Frères musulmans, le président Al-Sissi a mis en place une répression à l’égard de toute forme d’opposition avec pour finalité la pérennité du régime. Son analyse est que le mouvement révolutionnaire de 2011 a été le corollaire d’une trop grande ouverture politique sous la présidence de Moubarak. De ce fait, tout espace d’expression politique est interdit. Dans la sphère informationnelle, les médias indépendants ont fermé sous la contrainte et les réseaux sociaux sont sous surveillance.

Cette promotion est également assurée par le site internet du projet qui appuie la dimension « smart » de la capitale. De nombreuses affiches promotionnelles dans la ville du Caire accompagnent cette campagne promotionnelle.

Ce projet a aussi pour vocation de renvoyer au monde l’image d’une Egypte forte. Une Egypte sur laquelle les gouvernements occidentaux peuvent s’appuyer pour faire face à un double défi : la montée du terrorisme islamiste d’une part et l’afflux de réfugiés provenant des théâtres de conflits voisins, d’autre part. A ce titre , la cérémonie qui s’est tenue dans la cathédrale de la nouvelle capitale à l’occasion du Noel orthodoxe, en présence du pope et du président Al Sissi, s’adresse aux Coptes en Egypte, mais aussi à l’Occident, qui se soucie des chrétiens d’Orient.

Obtenir de la crédibilité à l’international permet d’attirer des capitaux étrangers. Ainsi, l’annonce officielle de ce projet a été faite à l’occasion d’une conférence économique à Charm el-Cheikh en présence d’investisseurs et de bailleurs de fonds étrangers.

Le régime inclut en outre les médias étrangers dans sa campagne promotionnelle.  A ce titre, un article du Point relatif à la nouvelle capitale indique que le régime organise des visites officielles guidées à l’attention des journalistes étrangers.

Une opposition disparate et non organisée

Les acteurs de l’opposition au projet sont multiples et issus de la société civile, qu’ils s’agissent de chercheurs, de journalistes, d’urbanistes ou d’hommes d’affaires. Ils s’expriment dans la presse étrangère, dans des blogs ou sur les réseaux sociaux. Parmi ces acteurs figure l’historien Khaled Fahmy, qui considère que l’Etat devrait allouer prioritairement les capitaux à l’amélioration des services dans la capitale et a déploré l’absence de débat en amont du projet. Mais aussi Ismael Alexandrani, journaliste et chercheur en sociologie politique égyptien, qui a écrit une dénonciation virulente du projet. Deux points en particulier attirent son attention :

  • la vision sécuritaire de l’aménagement du territoire qui a trait à la création de nombreuses villes semblables à des compound  à la périphérie du Caire (New Cairo, Sadat City, 6 of October…) ;
  • le modèle néolibéral de développement urbain relatif au business model de ces villes qui repose sur la vente de terres étatiques à des promoteurs immobiliers.

Ces critiques ainsi que ses travaux sur le terrorisme dans le Sinaï ont probablement conduit à sa condamnation en 2018 à dix ans de réclusion criminelle. Les arrestations à l’encontre d’intellectuels rendent les critiques du projet plus discrètes.

Malgré l’opposition d’une large part de la population, un mouvement social d’opposition n’a pas émergé, y compris sur les réseaux sociaux, compte tenu du contexte répressif susmentionné.

Des chercheurs et journalistes étrangers ainsi que des diplomates alimentent la polémique. Les think-tanks Orient 21 et Carnégie dénoncent le projet.  C’est aussi un institut français de recherche à l’étranger, le centre d’études et de documentation économiques et sociales (CEDJ), qui a relayé en langue française l’attaque virulente à l’égard du projet par Ismael Alexandrani. Quant à la presse étrangère, la plupart des articles reprennent les arguments du régime en faveur du projet. Mais ils les nuancent en relayant les arguments de l’opposition. Il en va ainsi des articles des journaux suivants : Le Monde, Le Point  , TV5 monde, The Guardian, NBCnews. La liste n’est pas exhaustive.

Ainsi, l’opposition n’a pas pris la forme d’un mouvement organisé avec une stratégie identifiée et la polémique s’inscrit aussi bien en interne qu’à l’international.

Rentrons maintenant dans le détail du contenu informationnel de cette polémique.

Une polémique autour de l’objet de la nouvelle capitale : objectifs économiques vs objectifs sécuritaires

Selon la communication du régime, le projet de nouvelle capitale répond à un impératif économique. L’économie égyptienne, acculée par plusieurs années de troubles politiques, cherche à répondre au déficit de croissance par une politique de grands projets. Le discours du régime se concentre sur les bénéfices pour la population en particulier en matière de création d’emplois. Le chiffre d’un peu plus d’un million d’emplois pour la phase 1 du projet qui se décompose en trois phases, est annoncé.

Le régime met aussi en avant la nécessité d’attirer les capitaux étrangers pour relancer l’économie, l’Egypte évoluant avec un budget doublement contraint par :

  • Son niveau d’endettement qui s’élève à 90, 5% en 2019;
  • Les préconisations du FMI qui comprennent des réductions des dépenses et des subventions ainsi qu’une dévaluation monétaire

La construction de la nouvelle capitale, comme l’ensemble des grands projets lancés par le président Al Sissi, doit permettre d’obtenir de la crédibilité à l’international et d’attirer des capitaux étrangers .

Les opposants au projet questionnent l’opportunité de construire une ville sur le modèle des pays du Golfe alors qu’une large part de la population égyptienne est en grande difficulté financière. Les capitaux devraient être alloués à la résolution de problèmes plus urgents, tels que l’amélioration des services dans la ville du Caire. En outre, les emplois que génèrent ces grands projets ne sont pas durables, en ce qu’ils sont principalement liés à la construction de la capitale.

D’autres critiques soulignent le caractère purement politique du projet, et en particulier sa dimension sécuritaire. La nouvelle capitale, que les responsables décrivent comme « safe », regroupera les principales institutions du pouvoir et les ambassades, à l’instar de la zone verte de Bagdad. Ces détracteurs y voient la volonté du régime d’empêcher que surviennent de nouveaux troubles politiques à proximité des lieux de pouvoir comme ce fut le cas lors des événements de 2011. Andréani utilise les termes suivants : « une capitale Golfienne pour contrer l’avancée des masses ». En somme, pour ces détracteurs, ce projet viserait avant tout la protection du régime. Des ambassadeurs, sous couvert de l’anonymat, se disent réticentes à l’idée de déménager leur ambassade dans cette nouvelle capitale car ils seront coupés de leur réseau dans la capitale et probablement sous surveillance.

Une polémique relative au financement du projet et à sa transparence

Un deuxième volet de la polémique porte sur le financement du projet.

Ces grands projets sont réalisés selon un modèle qu’un économiste palestinien qualifie de capitalisme d’Etat ; combinant un contrôle de l’économie par l’Etat et un partenariat avec le secteur privé et les bailleurs de fonds étrangers.

L’armée, qui est le véritable maître d’œuvre de l’ensemble des grands projets du président Al-Sissi, gère le projet de nouvelle capitale, depuis que les Emirats, initialement promoteurs du projet, s’en sont retirés. Ainsi, en 2016 a été créé l’Administrative Capital for Urban Development (ACUD) qui est détenue par le ministère de la défense à 51% et par le ministère du logement à 49%. Elle est dirigée par un général, Ahmad Zaki Abdine.  Le régime d’Al-Sissi fait appel aux forces armées plutôt qu’au secteur privé ou  aux institutions de l’Etat, considérant leur fonctionnement plus efficace et leur gestion moins corrompue. A ce titre, le régime communique régulièrement sur les réalisations de l’armée. En 2018, le Premier ministre égyptien a mis en avant les projets de service réalisés et en dénombrait 8278 pour un investissement s’élevant à 1,6 milliards de Livres égyptiennes.

Concernant le financement du projet, le régime insiste sur une prise en charge intégrale par le secteur privé et les investisseurs étrangers. D’après le porte-parole de l’ACUD, le financement du projet passe par la vente de terre à des promoteurs immobiliers et souligne que l’Etat ne contribue pas financièrement au projet. A noter que les promoteurs égyptiens ont été souvent mis sous pression pour l’achat de terres. Les Chinois ont pris part au projet à travers deux sociétés.

Le manque de transparence sur les coûts du projet est une source récurrente de préoccupation. Le montant total du projet a largement dépassé les 40 milliards de dollars initialement avancés. Les bailleurs de fonds ne semblent pas intéressés à investir. De ce fait, le projet semble être à l’arrêt. En outre, l’armée est impliquée dans la construction des infrastructures routières qui reliera New Cairo à la nouvelle capitale. Or, le budget de l’armée est de l’argent public. En outre, agences en charge du projet ont emprunté des sommes conséquentes. L’argument du pouvoir de ne pas investir d’argent public dans le projet ne convainc pas une large part de la population.

Des critiques portent plus globalement sur le rôle grandissant de l’armée dans l’économie. Ce rôle s’est largement développé depuis 2013 et va bien au-delà de l’industrie militaire.

L’armée dispose d’avantages compétitifs certains pour conduire à moindre coût les grands projets du président Al-Sissi : un accès prioritaire à la terre, une main d’œuvre de conscrits, un large réseau de connivences. De ce fait, les entreprises privées égyptiennes et étrangères sont évincées de pans entiers de l’économie. Cela nuit à l’attractivité du pays. En outre, la gestion de ces grands projets a instauré une compétition entre les différentes agences de l’armée à des fins de recherche de rentes.

Enfin, l’armée semble subordonner les considérations économiques à des objectifs politiques relatifs à la légitimité du régime. Sa soumission au pouvoir politique est de nature à décourager les investisseurs.

Une polémique autour de l’objectif de bien-être pour la collectivité : une ville pour la collectivité vs une ville pour les plus riches

Le régime insiste sur le fait que la capitale proposera des logements pour tous les égyptiens, indépendamment de leur classe sociale. Néanmoins, il semblerait que les prix des lots ne permettraient qu’aux classes moyennes élevées de s’offrir un logement dans la capitale. Cette catégorie sociale constitue un soutien important du régime.

Enfin, le régime met en avant le nécessaire désengorgement de la ville du Caire. Sa population est d’un peu plus de 20 millions d’habitants et les projections sont préoccupantes, compte tenu du fort taux de natalité en Egypte.

Néanmoins, cet argument qui semble rationnel à première vue perd en crédibilité lorsqu’on connait ce qui est advenu des nombreuses villes construites à la périphérie du Caire. L’étude du chercher David Sims, dans son ouvrage « Egypt’s desert Dream », révèle qu’une vingtaine de villes ont été construites dans le désert (Sadat City, Sixth of October, New Cairo…) et aucune n’a réussi à atteindre sa cible en termes de population, malgré les incitations du régime. En outre, ces villes ont attiré les spéculations sur l’immobilier. De ce fait, le nombre de logements vacants est significatif. A ce titre, le projet New Cairo lancé en 2001 qui  pouvait accueillir 4 millions d’habitants n’en compte qu’1 million en 2017 du fait de loyers trop élevés pour attirer la population du centre-ville.

De ce fait, de nombreux observateurs s’attendent à ce que la nouvelle capitale débouche sur une bulle immobilière.

Une « ville fantôme » de plus à proximité du Caire ?

Le régime s’est lancé dans une campagne de promotion active de son projet de grande capitale à l’international et en interne.

L’impact de cette communication en interne est difficile à évaluer, compte tenu des pressions exercées sur les chercheurs ou les journalistes.

Néanmoins, une part non négligeable de la population, particulièrement pour ce qui concerne la jeunesse, ne s’informe plus par le bais des médias officiels. Les médias sociaux ou certains sites d’information étrangers constituent leur principale source d’information. Cet effet est lié à une perte de crédibilité grandissante de la population à l’égard de leurs dirigeants, que l’on constate ailleurs dans le monde. Il semblerait que seuls les soutiens du régime sont sensibles à sa propagande.

Ainsi, l’impact de la communication du régime à l’égard de sa population est à relativiser.

Vis-à-vis de l’étranger, la plupart des articles de presse reprennent les arguments du régime favorables au projet mais les nuancent fortement, avec parfois une dénonciation franche. Le message du régime à l’encontre de ces formeurs d’opinion est passé par le filtre de la critique.

Bien que des entreprises étrangères privées se montrent intéressées au projet, la frilosité des bailleurs de fond internationaux révèle leur scepticisme vis-à-vis de celui-ci.  Confronté à un manque de financement, le projet pourrait être moins ambitieux qu’initialement prévu. La communication du régime sur ce projet est de plus en plus discrète. En témoigne la disparition des affiches promotionnelles dans les rues du Caire.

L’avenir nous dira s’il s’agit d’une ville fantôme de plus dans le désert égyptien.

Sophie Guldner