Quelles perspectives pour la guerre commerciale entre le Japon et la Corée du Sud ?

Quelles perspectives pour la guerre commerciale entre le Japon et la Corée du Sud ?

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Depuis 2018, les relations diplomatiques entre le Japon et la Corée du Sud se sont drastiquement détériorées à la suite d’une guerre commerciale qui avait elle-même pour toile de fond les séquelles de l’occupation japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. C’est une différence marquante par rapport aux décennies précédentes durant lesquelles les rapports de force entre le Japon et la Corée du Sud s’étaient cantonné au domaine politique et n’avaient pas touché la sphère économique parce que les deux pays étaient mutuellement dépendants de l’un avec l’autre. Les deux acteurs principaux de cette dispute, l’ancien Premier Ministre japonais, Shinzo Abe et le Président sud-coréen Moon Jae-In étaient de facto irréconciliables. Toutefois, la soudaine démission d’Abe en fin août 2020 et de l’élection de son successeur, Yoshihide Suga, avait apporté de nouveaux espoirs à une possible résolution de cette dispute.

L’historique de la guerre commerciale

En fin 2018, la Cour suprême de la Corée du Sud a rendu son jugement : plusieurs compagnies japonaises -dont Mitsubishi Heavy Industries, Nachi-Fujikoshi et Nippon Steel- ont été sommées de payer des compensations aux victimes de travail forcé durant l’occupation japonaise de la Corée du Sud entre 1910 et 1945. Mais selon le Japon, la question des compensations avait déjà été réglée lors de la signature du traité de normalisation des relations diplomatiques entre le Japon et la Corée du Sud en 1965.

Le 4 Juillet 2019, le Japon a annoncé des mesures restreignant l’exportation vers la Corée du Sud de trois produits chimiques essentiels (le fluorure d’hydrogène, le photorésist et le polyimide fluoré) au secteur des semi-conducteurs. La Corée du Sud était tout particulièrement dépendante du Japon parce que celui-ci détenait la production presque exclusive de ces produits chimiques. En 2019, elle avait importé du Japon, 94% de ses polyimides fluorés, 44% de son verre dépoli et 92% de son photorésistant.

Ces matériaux étaient ensuite utilisés pour la fabrication d’écrans et puces de mémoires des téléphones par de grandes entreprises coréennes telles que Samsung Electronics, LG Electronics et SK Hynix qui détiennent à elles seules les deux tiers de la production mondiale de puces de mémoire. Le mois suivant, le Japon avait rayé la Corée du Sud de sa « liste blanche » de pays dignes de confiance en relations commerciales afin de renforcer les précédentes restrictions d’exportation vers la Corée du Sud. La Corée du Sud fit de même quelques jours plus tard, en plus de déposer une plainte officielle contre le Japon auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce. Pendant ce temps, les procès à l’encontre de Mitsubishi et et Nippon Steels continuèrent sans que ces compagnies acceptassent de payer les compensations. En Janvier 2020, nouveau rebondissement dans la dispute commerciale quand la Cour suprême ordonna la saisie d’actifs de Mitsubishi (intéressement ces actifs étaient deux marques déposées et six brevets).

Guerre commerciale et/ou rapport de force informationnelle ?

Comme dans tous les conflits, cette guerre commerciale a plusieurs niveaux : économique et politique. Pour les deux pays, les intérêts économiques sont importants, d’autant plus pour la Corée du Sud qui est très dépendante de bonne santé d’un petit nombre de ses consortiums industriels, les chaebols (dont Samsung fait partie). Politiquement, Abe (maintenant Suga) et Moon ne veulent pas perdre la face dans ce rapport de force et de ne pas être le premier à plier le genou. Les deux premiers ministres avaient en effet, réussi à garder un niveau élevé de popularité grâce à leur politique nationaliste. Là s’arrêtent leurs similarités.

En effet, la Corée du Sud notamment avait compris une partie fondamentale de ce nouveau rapport de force : l’importance de l’information. Et plus précisément, comment catalyser l’énergie de différents acteurs pour générer un soutien derrière le gouvernement de Moon Jae-In en transmettant leur version des faits à l’audience internationale. En effet, pour la Corée du Sud, le Japon s’était comporté de façon injuste, en les « punissant » alors que les décisions prises par la Cour Suprême sont indépendantes du gouvernement. Et de plus, sur un sujet auquel le Japon est coupable (dixit, les atrocités commises par l’Empire japonais). Dès le début des restrictions d’exportation, la société civile de la Corée du Sud s’était mobilisée en organisant des boycotts de produits japonais (les vêtements de la marque Uniqlo, bières japonaises etc..) utilisant des slogans tels que « Non au Japon » et « Non à Abe ». Le nombre des touristes sud-coréens au Japon avait aussi diminué de de 48%. Toutes ces images de boycotts ont alimenté le cycle médiatique international pointant du doigt le Japon comme étant un pays qui refuse d’accepter son passé colonial et utilisant des tactiques peu savoureuses pour faire plier la Corée du Sud.

De son côté, le Japon avait décidé que le meilleur moyen de faire disparaître le problème était de refuser de s’engager sur la problématique des réparations de guerre. A contrario, le Japon avait justifié les restrictions d’exportation en argumentant que la Corée du Sud avait transmis les produits chimiques réglementés à l’Iran ou à la Corée du Nord pour fabriquer des armes de destruction massive. Un message qu’il n’a pas réussi à transmettre correctement au reste du monde parce que la version qui semble être retenue par les autres pays, est celle de la Corée du Sud. Cette erreur peut être expliquée par la tendance du Japon à se tourner vers l’intérieur, en oubliant l’importance encore plus grande dans un monde globalisé de l’audience internationale dans la diffusion des informations. Cependant avec l’élection de Suga, certains analystes avaient espéré que le gouvernement japonais adopterait une nouvelle approche.

 Les limites du nouveau Premier ministre japonais Yoshihide Suga 

En remportant les élections internes du parti libéral-démocrate (PLD), Yoshihide Suga, 71 ans, est élu Premier Ministre du Japon en Septembre 2020, remplaçant Shinzo Abe qui avait démissionné fin-Août pour des raisons de santé (il avait déjà démissionné de son poste de Premier Ministre en 2007 pour des raisons similaires). C’est la récompense ultime pour Suga, d’origine modeste avec un père agriculteur, qui est resté un lieutenant fidèle d’Abe pendant de longues années. Suga avait également soutenu Abe pour son retour à la vie politique en 2012.

Une figure méconnue du public japonais, il a pourtant été le secrétaire général du Cabinet (et en même temps, porte-parole du gouvernement) depuis 2012, où il était vu comme un technocrate doué qui avait un talent pour coordonner les différentes agences gouvernementales afin d’exécuter les politiques clés du gouvernement. Sous le mandat d’Abe, Suga a notamment travaillé sur l’assouplissement des règles d’immigration pour attirer une main-d’œuvre manquante au Japon à cause du vieillissement rapide de sa population.

Toutefois, Suga est un « Premier Ministre de transition » puisqu’il ne fait que terminer le mandat d’Abe qu’il remplacera jusqu’à l’année prochaine. Il a donc peu de temps pour s’imposer comme une figure politique charismatique à part entière et pas seulement comme un « administrateur ». En effet, il avait été élu parce que les politiciens du PLD souhaitaient une continuation des politiques d’Abe pour une autre année avant de se lancer dans un nouveau cycle électoral. Depuis septembre dernier, Suga a commencé à s’attaquer à des dossiers auxquels il tient, notamment la réintroduction de la concurrence dans le secteur de la téléphonie mobile et l’augmentation du salaire minimum. Il doit en plus, faire face à la crise de la COVID19, tout en continuant la politique économique d’Abe (surnommée « Abenomics »), alors que l’économie japonaise continue à s’affaiblir, frappée par la pandémie. Suga a donc une marge de manœuvre réduite, où il doit jongler des problèmes pressants au niveau national, mais aussi à l’international où il doit tisser des liens avec les décideurs mondiaux dans un espace de temps réduit.

La Corée du Sud avait tout d’abord cru que Suga pourrait avoir une approche différente d’Abe à la suite d’un appel téléphonique entre leurs leaders respectifs où Suga avait fait entendre que la coopération entre le Japon et la Corée du Sud était cruciale et que les relations difficiles entre les deux pays ne pouvaient rester comme telles. Cependant, peu de temps après cet appel, Suga commit une bavure diplomatique grave aux yeux des Coréens, en envoyant une offrande au controversé sanctuaire Yasukuni, où reposent les âmes des soldats morts (y compris 14 criminels de guerre) pendant la Seconde Guerre mondiale. De plus, Suga a déclaré qu’il ne participera pas la réunion annuelle entre le Japon, la Chine et la Corée du Sud tant que la Cour suprême de la Corée du Sud ne suspende pas son jugement à l’encontre des compagnies japonaises accusées de travail forcé non-rémunéré.

La Corée du Sud est donc pour le moment le vainqueur de ce rapport de force avec le Japon, la plupart des journaux internationaux ayant accepté la version des faits sud-coréennes et se rangeant de son côté. Suga quant à lui, avait suscité un intérêt par son profil atypique par rapport aux autres politiciens japonais, mais finalement s’est révélé être très similaire dans sa pris de posture par rapport à son prédécesseur.

Aurore Thomas