Tiktok : un cas exemplaire de guerre numérique entre les Etats-Unis et la Chine

Tiktok : un cas exemplaire de guerre numérique entre les Etats-Unis et la Chine

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L’été dernier, TikTok faisait les grands titres de la presse américaine et internationale. Le Président Donald Trump avait fait savoir sa volonté d’interdire cette application chinoise d’édition et de partage de mini vidéos aux États-Unis, à moins que cette dernière ne soit rachetée par une entreprise américaine.  L’affrontement entre l’administration Trump et Bytedance maison mère de TikTok, à coup d’annonces, de décrets et de procédures judiciaires, est une illustration de la guerre économique entre les deux superpuissances que sont la Chine et les États-Unis.

L’application TikTok représente-t-elle un danger pour la sécurité des citoyens américains ?

L’application TikTok représente [i]plus de deux milliards de téléchargements dans le monde, ce qui fait d’elle la deuxième application la plus téléchargée après WhatsApp, en dehors des jeux vidéo. Très majoritairement prisée par les adolescents et les jeunes adultes (entre 15 et 24 ans), elle intéresse de plus en en plus un public moins jeune et a subi un boom de popularité pendant les périodes de confinement dues à la crise sanitaire.

Avec cette croissance du nombre d’utilisateurs actifs de l’application aux États-Unis (plus de 50 millions), le gouvernement américain a évoqué ses inquiétudes quant au danger que représenterait l’application pour la sécurité nationale, notamment via l’espionnage et le vol de données. Bien qu’une analyse[ii] du Washington Post explique que TikTok ne recueille pas plus les données de ses utilisateurs qu’un autre réseau social comme Facebook ou encore Snapchat, la différence ici est que dans un premier temps, les données sont susceptibles d’être exploitées par des services proches du gouvernement chinois : la législation chinoise oblige les opérateurs d’internet, les entreprises et les concitoyens chinois de répondre à toute requête des services de renseignements tout en gardant ces démarches secrètes. De plus, un lien étroit entre le Parti communiste chinois et Bytedance a été révélé. En effet, Cai Zheng [iii]qui était en charge de la politique de contenu de TikTok jusqu’en début 2020, est également un ancien fonctionnaire du gouvernement chinois.

Par cette même politique de contenu, TikTok est un atout de soft Power non négligeable car l’application peut contribuer à façonner une certaine compréhension de l’actualité, à véhiculer certaines idéologies donc à appliquer les méthodes de propagande du Parti communiste chinois, auprès d’un public international et jeune qui consulte de moins en moins les médias classiques. Des méthodes de censure sont également reprochées à l’application, notamment depuis la suspension d’un compte d’une américaine qui dénonçait la détention et le traitement des musulmans d’ethnie ouïghoure en Chine.  Ces méthodes sont utilisées sur Douyin, la version chinoise de TikTok également lancée par Bytedance et fortement contrôlée par le gouvernement.

Offensive de Washington et aubaine économique 

Le 6 août 2020 marque le premier coup de force de Washington pour affaiblir l’application :  Donald Trump signe officiellement le premier décret[iv] posant les fondations de l’interdiction de TikTok du territoire américain ou alors l’acquisition de ses activités américaines par une société américaine. Il déclare aussi qu’une proportion du prix d’achat devrait revenir au Trésor Américain car c’est grâce au gouvernement que le rachat est possible. TikTok a alors 45 jours, finalement étendus à 90 jours pour trouver un acheteur américain et se détacher de sa maison mère.

Le géant Microsoft qui est alors en tête de course dans les négociations et pressenti pour le rachat voit son offre refusée par Bytedance. Peu à peu, l’entreprise Oracle-dont le patron est un soutien de Trump- spécialisée dans les logiciels de gestion de données, affronte Walmart pour remporter l’appel d’offre de Bytedance. Au final, un accord s’est dessiné avec Oracle pour un partenariat technologique mais également avec Walmart pour un partenariat commercial. Ce tandem Oracle-Walmart détiendrait alors 20% d’une nouvelle société baptisée TikTok Global, basée aux États-Unis ou quatre des cinq sièges au conseil d’administration seront détenus par des Américains (TikTok est actuellement détenue à 40% par des investisseurs américains).

Dans un premier temps, Donald Trump a approuvé cet accord, puis s’est rétracté en exigeant le désengagement de Bytedance dans le contrôle de TikTok Global. De ce fait, l’accord n’est toujours pas signé et ses contours demeurent flous.

Dans le cas où l’application TikTok serait tout simplement bannie du territoire américain, cela laisserait la voie libre aux réseaux sociaux concurrents déjà implantés. C’est le cas de d’Instagram qui a lancé cet été sa fonctionnalité « Réels », un nouveau format de vidéo courtes très similaire à celui de TikTok, ce qui pourrait attirer des utilisateurs déchus. D’un autre côté, YouTube a développé le même concept sous le nom de « YouTube Shorts », qui n’est accessible qu’en Inde pour l’instant.

La toile de fond des élections présidentielles américaines inscrit également ce conflit dans une énième volonté politique de Trump d’être ferme et de lutter contre l’expansionnisme -numérique dans ce contexte- chinois comme il l’avait promis à ses électeurs.

La contre-attaque de Pékin

En proie à la justice américaine, TikTok n’a pas tardé à nier les accusations à son encontre et à contester la décision de l’administration Trump en déposant un recours auprès de la justice américaine. Le décret de Donald Trump a donc été suspendu[v] : TikTok est toujours téléchargeable aux États-Unis et a jusqu’au 12 novembre pour se défaire de ses activités américaines. Cependant, le plus grand enjeu en termes de fusion et de rachat reste le risque de partage et de transfert de son principal atout, son algorithme[vi] très avancé qui lui permet de fournir un contenu hautement personnalisé aux utilisateurs. C’est la raison pour laquelle le 28 août 2020, le ministère chinois du commerce a modifié une règlementation en incluant les algorithmes dans la liste des technologies d’Intelligence Artificielle n’étant pas autorisées à être exportées. Ainsi, en cas de rachat, ce sera aux sociétés américaines de développer leurs propres algorithmes, ce qui rend la vente de TikTok beaucoup moins intéressante. On pourrait penser que c’est l’une des raisons pour lesquelles les accords pour TikTok Global ne sont pas encore finalisés.

Le Parti communiste chinois a également fait savoir qu’il sera contre[vii] toute opération de rachat forcé prenant la forme de pratiques mafieuses comme l’intimidation et l’extorsion, tout en dénonçant une manipulation et une répression politique. C’est dans la même logique que ce 2 octobre, lors d’une réunion de l’Organisation Mondiale du Commerce, la Chine a accusé les États-Unis de violer les règles du commerce international, ce qui reste surprenant pour un pays qui fait systématiquement barrière aux réseaux sociaux étrangers en les censurant et en créant leurs équivalents chinois.

Dernier rebondissement en date : TikTok joue la carte du malentendu via une déclaration judiciaire[viii] de son directeur de sécurité en affirmant que ses serveurs sont déjà séparés de Bytedance et de Douyin, et que la situation actuelle est due à une confusion sur la manière dont les données sont stockées et sécurisées.

 

Sorelle Dissounga Mbussi

 

Notes

[i] Les chiffres de TikTok en 2020 .

[ii] Analyse Washington Post sur la collecte de données de TikTok.

[iii] Article Forbes sur Cai Zheng .

[iv] Décret du 6 aout 2020 sur la menace TikTok.

[v] Article sur le décret suspendu .

[vi] TikTok donne des détails sur son algorithme .

[vii] China Daily, contre la vente de TikTok .

[viii] Déclaration de Roland Cloutier Directeur de Sécurité de TikTok.